Un touriste en 1806


 « Au détour de la route, tout à coup le rideau se tire et je découvre d’un seul coup d’oeil le pays de Vaux, encadré par des montagnes dont les sommets s’élèvent au-dessus des nuages légers qui bordent l’horizon. Le Mont Blanc à ma droite, le lac de Neufchâtel à gauche, le lac de Genève dans le fond. » 

 

Ce récit est tiré du Voyage en Suisse, par le C. de R. âgé de 18 ans (Ms 666, en 1806).

Les illustrations utilisées ici sont tirées du Voyage pittoresque de Zurlauben (cote 4003.1 et 2). Lire sur Gallica : t.1 (1780), t.1, 2e partie (1784), t.1, 3e partie (1784), t. 2 (1786)

Paris, 29 juillet 1806

« Nous partîmes de Paris le mardi 29 juillet 1806 ; nous allâmes reconduire ma mère et mon frère à Rueil, où mon père et mes soeurs étaient depuis quelques jours, et le vendredi 1er août nous nous mîmes en marche pour notre grand voyage, après avoir fait nos adieux à mes parents. Quelque courte que dût être cette séparation, elle me coûta, mais on ne peut jamais être tout à fait heureux. » (f.2)

 

Le jeune comte de R. quitte peut-être pour la première fois le giron familial. Il voyage avec son ami Alexis. Dans le milieu aristocratique, les jeunes gens doivent faire leur tour d’Europe pour découvrir d’autres horizons et compléter ainsi leur éducation. Ce « tour » est à l’origine du mot tourisme.

 


Jougne, 17 août

« Ce fut le dimanche 1er août que je fis mon entrée en Suisse. Nous avions couché la veille à Jougne aux frontières de la France, nous en étions partis le matin après la messe, avec Mme de Grammont, et n’avions rien vu de bien remarquable. [...] 

Au détour de la route, tout à coup le rideau se tire et je découvre d’un seul coup d’oeil le pays de Vaux, encadré par des montagnes dont les sommets s’élèvent au-dessus des nuages légers qui bordent l’horizon. Le Mont Blanc à ma droite, le lac de Neufchâtel à gauche, le lac de Genève dans le fond : enfin un pays ravissant et d’une richesse extrême.

De ma vie je n’oublierai l’impression que fit sur moi cet aspect imposant. Je ne pus m’empêcher de pousser un cri de joie et d’admiration, puis je demeurai muet. » (f.5)

 

« Sur le sommet de ce mamelon est un vieux château ruiné et très pittoresque. Nous nous arrêtâmes dans ce lieu pour y dessiner. » (f.6)


Un accident de voiture


« Son timon avait cassé dans une descente ; le cocher, heureusement avait eu la présence d’esprit de faire partir ses chevaux au grand galop, et l’avait délivrée ainsi [Mme de Grammont] d’un des plus grands dangers que l’on puisse courir en voiture. » (f.6)

 

Le voyage se fait en voiture, c’est-à-dire en calèche.

Rolle, du 18 au 22 août

Chez M. et Mme de Noailles : « La société de Rolle est fort agréable et composée de gens fort aimables et mêmes distingués par leur esprit. » (f.7)

« Nous trouvâmes chez M. et Mme d’Aruffens leur fille, Mme de Friedenrick, jeune femme fort agréable. Ils nous firent avec une grâce charmante les honneurs de chez eux, et nous engagèrent à les accompagner dans un voyage qu’ils allaient faire aux îles Borromées, en passant par le Simplon, ce que nous ne pûmes pas accepter. » (f.8)

 

Les jeunes aristocrates sont reçus chez des amis ou connaissances de leurs parents, puis chez les amis de ces amis, qui les invitent même en voyage en Italie.


Le lac Léman au coucher du soleil

« Cette vue est admirable, et au coucher du soleil toutes les montagnes du lac deviennent couleur de pourpre, la chaîne du Mont Blanc, toute couverte de neiges qui paraissent dorées, la réflection de tous ces objets dans le lac forment un spectacle unique. » (f.8v°)


Cluses, le 25 août

Après être passés par Genève sans s’arrêter, et après un détour par Annecy, le jeune comte et son ami rejoignent la vallée de l’Arve pour aller au Mont Blanc. Entre 1798 et 1814, Genève est la préfecture du département français du Léman, qui englobe le pays de Gex et la Haute-Savoie actuelle.

 

« Le lundi 25 août nous partîmes de la Bonne Ville à quatre heures du matin suivant toujours le cours de l’Arve, nous arrivâmes à Cluze par un chemin charmant et très ombragé.

Nous commençâmes à faire connaissance avec quelques petites cascades, qui nous préparèrent aux grands accidents de la nature que nous devions rencontrer.

Cluze se trouve comme la porte d’une nouvelle vallée, extrêmement resserrée en cet endroit, et dont l’aspect commence à prendre un air sauvage. Les montagnes déjà montrent une cime rocailleuse et sont couvertes de neige une partie de l’année. » (f.11)

 

Le jeune comte a lu des récits de montagne avant son voyage, c’est pourquoi il se dirige en premier vers le Mont Blanc.


Première leçon d’escalade

« Nous laissâmes nos équipages et, conduits par un guide, nous nous mîmes à gravir le rocher pour gagner la grotte, dont les approches sont d’une effrayante difficulté.

A peine trouve-t-on sur un roc à pic de quoi loger de distance en distance une très petite partie de son pied. On finit par trouver une échelle dont les bâtons, usés par les voyageurs, vous soutiennent à l’aide d’une corde que le guide vous tend. [...]

Après avoir pénétré assez en avant dans la grotte, nous revînmes sur nos pas, et, fiers de notre expédition, nous écrivîmes nos noms avec un charbon. » (f.11v°)


Chamonix, 25 août au soir et 26 août


« Bientôt nous entrâmes dans la vallée de Chamouni, qui se distingue par ses hautes montagnes couvertes d’une neige éternelle, et ses aiguilles à perte de vue.

Les plus remarquables, qu’on apperçoit en arrivant sont à droite les aiguilles du Gouti [Goûter], du Midi, du Dru ; à l’extrémité de la vallée le col de Balme, à gauche le mont Brévent et les aiguilles Rouges. (f.14)

Nous apperçûmes sur la droite plusieurs branches de la mer de glace, qui descendant à une certaine hauteur dans la vallée, forment un contraste très frappant avec la verdure qui règne au fond et les terres cultivées qui les environnent. » (f.14v°)

 

« Nous trouvâmes à Chamouni un Flamand, M. Vanderfurst et sa femme ; ils faisaient le voyage de Suisse, et nous parurent assez aimables. Nous arrêtâmes deux guides, Paillot et Pacard pour le lendemain. » (f.14v°)

Première randonnée sur le Mont Blanc

« Le mardi 26 août, nous partîmes avec nos guides de Chamouni pour gravir le Montant Vert [Montenvers].

Armés chacun d’un bâton ferré, nous nous mîmes en marche par un tems superbe, emportant de quoi faire un déjeuner solide. Au Montant Vert nous gagnâmes bien vite le pied de la montagne, qui est couverte d’un bois de pins très touffus. En montant par un chemin rude nous apperçûmes parfaitement bien la vallée de Chamouni. [...]

Nous recommençâmes à monter par un chemin plus rapide encore, gravissant d’énormes rochers de granit. Enfin au bout d’une heure nous appercevons la cabane bâtie sur le sommet du Montant Vert pour recevoir les voyageurs qui y déjeunent ordinairement. » (f.15)


La mer de glace

« On ne peut mieux définir la mer de glace qu’en la comparant à une mer agitée qui serait surprise par la glace et subitement gelée. » (f.16)

 

« Nous nous promenâmes quelque tems sur la mer de glace, donnant le bras à nos guides et nous appuyant sur notre bâton ferré. Nous descendîmes du Montant Vert par un chemin plus rapide et plus âpre que celui par lequel nous étions montés. Je fus beaucoup plus fatigué de la descente que je ne l’avais été de la montée. » (f.16 v°)


Le toit de l’Europe


« Le Mont Blanc s’élève à 2426 toises au-dessus du niveau de la mer. Il est toujours couvert d’une neige qui ne fond jamais.

Personne, avant M. de Saussure, n’y était monté ; depuis, plusieurs personnes en ont fait la folie. Pacart, guide de l’un d’eux, M. Beaufit anglais, m’a dit qu’après une fatigue extrême et deux jours de marche, ils étaient parvenus au sommet du Mont Blanc.

L’air leur manquait au point qu’ils ne pouvaient pas faire six pas sans s’arrêter pour respirer. Il n’y faisait pas froid, mais la vue n’était pas aussi étendue qu’ils l’auraient cru. Ils avaient autour d’eux à une certaine distance comme un cercle qui bornait leurs regards. » (f.17v°)

 

La première ascension du Mont Blanc a eu lieu vingt ans avant, en 1786. La toise mesurant 1,80 m, sa hauteur est estimée alors à 4366 m (4810 m aujourd’hui).

Retour d’expédition

« Nous redescendîmes à Chamouni à sept heures du soir après une marche de douze heures, un peu fatigante, mais dont nous étions bien dédommagés par la beauté et la curiosité des objets que nous avions vus et admirés. 

Nous retrouvâmes à l’auberge nos hôtes qui étaient aussi montés au Montant Vert, et en étaient aussi content que nous : c’est beaucoup dire. » (f. 18)


Martigny, le 27 août

Sur le chemin entre Chamonix et Martigny : « Là nous fûmes assaillis par une telle pluie que nous nous réfugiâmes sous un sapin, espérant toujours que vers midi le tems s’élèverait. » (f.19)

 

« Nous arrivâmes à un petit village appelé le Trient dont toutes les maisons sont bâties en bois. Notre premier soin fut de nous déshabiller pour faire sécher nos habits qui étaient trempés. L’on nous établit dans la cuisine dont le plafond en forme d’entonnoir sert d’issue à la fumée de la cheminée. » (f.20)


Col du Grand Saint-Bernard, les 28 et 29 août

Départ à quatre heures du matin pour arriver à temps à la fête de saint Augustin au monastère de Saint-Bernard.

« A deux heures et demie nous apperçûmes enfin l’hospice bâti au milieu des rochers à pic, et entouré de neiges qui ne fondent jamais. C’est la plus haute habitation du monde (à 1256 toises d’élévation perpendiculaire) [2260 m]. » (f.22)

 

« L’économe [...] causa avec nous d’une manière fort aimable, nous donnant des détails sur les moyens qu’ils employaient l’hiver pour découvrir les voyageurs égarés au milieu des neiges, et sur leur fondation en 1133 par St Bernard de Mantoue. » (f.23)



Martigny, le 30 août

 

« Lacune / continuation » : cette mention nous indique que le manuscrit est une copie, peut-être une mise au propre par l'auteur.

Rolle, le 8 septembre

 

Lac de Joux. « Ce pays-ci est vraiment patriarcal. Une seule famille, les Rochet, au nombre d’environ trois mille, peuple presque toute la vallée. » (f.26)


Yverdon, Neuchâtel le 10 septembre

 

« Parmi les beaux bâtiments l’on distingue l’hôtel de ville, dont le fronton, soutenu par des colonnes, est très beau et de fort bon goût. » (f.29)

 

L’hôtel de ville de Neuchâtel a été bâti en 1790 d’après les plans de l’architecte Pierre-Adrien Pâris, dont la bibliothèque de Besançon conserve la collection de plans et de dessins.

 

« M. Portalès passe pour l’homme le plus riche du pays. On évalue sa fortune à 29 millions. Lorsque le roi de Prusse céda dernièrement la principauté de Neufchâtel à la France il vint à Paris solliciter auprès de l’empereur de racheter de ses propres deniers sa patrie. [...]

Rien n’est beau comme le patriotisme qui règne en Suisse. » (f.29 v°)


La Chaux-de-Fonds, le 11 septembre

 

« Nous vîmes ce qu’il y avait de plus curieux à voir, c’est-à-dire les pendules à mécaniques et les montres. Les habitans de la vallée, qui est immensément peuplée, sont très industrieux et travaillent tous à l’horlogerie. Leur travail leur procure une existence agréable et aisée. Ils sont tous très riches. [...]

On ne parle de montres que par milliers. Un des plus riches marchands était parti, il y a quelques jours pour la foire de Leipsick avec onze mille montres. » (f.30v°)


Neuchâtel, le 12 septembre


Bienne, le 12 septembre

 

« Le lac était fort agité ; les vagues ressemblaient beaucoup à celles de la mer et ballotaient notre barque. Le vent enflait notre voile et nous fit arriver en moins d’une demi-heure à l’île St-Pierre, qui est à une lieue de la Neuville. [...]

Un canal conduit la barque jusques à la maison de Rousseau, qui est assez jolie. On nous montra sa chambre, qui est on ne peut plus commune. » (f.33)



Schaffhouse, le 19 septembre

 

« Le Rhin tombe de 80 pieds de haut avec un fracas épouvantable et semblable à celui du tonnerre. [...] Nous nous embarquâmes à quelque distance dans un petit bateau, et gagnâmes une galerie qui s’avance jusqu’à la chûte.

De là nous apperçûmes les gouffres immenses qui reçoivent les eaux dans leurs abymes. Nous vîmes avec quelles vitesse et quelle abondance les eaux se précipitent. Nous fûmes nous-mêmes pénétrés du brouillard qui environne la cataracte. » (f.37)

Berne, le 2 octobre

 

« La bibliothèque qui est composée de 30,000 volumes est intéressante et curieuse. Le vaisseau en est fort joli et soutenu par des colonnes de stuc, imitant le marbre dans la perfection.

Près de la bibliothèque est un cabinet d’histoire naturelle, avec une belle collection d’oiseaux. Dans ce cabinet sont aussi deux plans en relief, représentant les montagnes du canton de Berne très bien exécutées. » (f.58)


Vevey, le 4 octobre

 

« Nous cotoyâmes les bords du lac, dirigeant nos pas vers Chillon et traversant les vignes qui couvrent la côte. On était en pleine vendange, ce qui rendait le pays fort animé, et ajoutait encore à la beauté du spectacle de la nature.

 

Le raisin des vignes de ces côteaux est aussi bon que notre chasselas de France et très gros. » (f.65)


Rolle, du 5 au 14 octobre

 

« Pendant notre séjour à Rolle nous eûmes lieu de connaître la meilleure société suisse que les vendanges avaient attirée à Rolle et dans ses environs où toutes les personnes considérables du canton de Berne ont un pied-à-terre. Celles qui n’ont pas de maison de campagne viennent chez leurs amis.

Cette réunion rend la petite ville de Rolle plus agréable que les plus grandes villes de Suisse. On se visite mutuellement, et j’ai vu chez M. de Noailles à des assemblées qu’il donnait une fois par semaine, jusques à 60 personnes, et dix à douze voitures dans sa cour.

Cette société est fort aimable, instruite, polie, sans rafinement de politesse, mais on voit que celles que l’on reçoit viennent du coeur. » (f.66v°)



Genève, les 14 et 15 octobre

 

« Le 15 octobre nous quittâmes Genève en disant adieu à la Suisse. » (f.67v°)

 

Le voyage a duré deux mois, le retour passe par la cluse de Nantua.