Un Américain dans la Grande Guerre

Acquise par les musées de Besançon en 1981, la série de 65 dessins qu’Albert Alexander Smith a exécutée en France pendant la Première Guerre Mondiale, est un témoignage réaliste de son temps passé à proximité du Front.

 

Enrôlé après l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, cet artiste et musicien américain a servi au sein du 807ème régiment des pionniers d’infanterie, régiment afro-américain, en tant que membre d’une fanfare militaire de l’armée américaine.


Déployé de septembre 1918 à juin 1919, Albert Alexander Smith a croqué sur le vif des scènes de son quotidien, laissant transparaître, non pas la folie ou l’horreur des combats, mais plutôt la vie des soldats à l’arrière, entre baraquements, temps d’attente et transports d’un lieu à l’autre.

 

Les dates et les intitulés de certaines feuilles nous indiquent qu’il a régulièrement dessiné alors qu’il était en déplacement, que ce soit à bord d’un bateau, d’un train ou au sein d’un convoi militaire.


Traités au crayon et parfois rehaussés d’encre ou d’aquarelle, ses dessins sont une traduction instantanée de ce qu’il observe autour de lui, de son environnement immédiat, à l’image d’un journal de bord. Attentif à ce qui l’entourait, l’artiste cherchait surtout, outre le fait de documenter ces mois passés en France, à tromper l’ennui.

 

Il s’attarde sur le quotidien de son régiment et les conditions de vie des soldats. Il s’attache par exemple à représenter l’intérieur des baraquements avec les couchettes et les paquetages des soldats.


Plusieurs scènes de la vie quotidienne représentent des hommes en transport, en train de se laver, de taper à la machine ou de nettoyer leur arme. L’artiste traduit également l’ennui et le désœuvrement, notamment à bord du bateau lors de leurs traversées de l’Atlantique. Dans ce dessin précis, les soldats sont en train de se faire couper les cheveux à Saint-Nazaire.


Les conditions de vie qu’Albert Alexander Smith nous donne à voir semblent rudimentaires mais attestent clairement que son régiment, comme tous ceux créés à partir de 1917 et déployés vers la fin du conflit en 1918, ont très peu connu les combats.

 

Ce sont néanmoins des troupes qui, pour la plupart, sont restées en Europe jusque tardivement dans l’année 1919. Loin des tranchées, la vie dans les camps restait difficile, entre le froid, les maladies et l’ennui. Le régiment d’Albert Alexander Smith, débarqué en France en 1918, a surtout été présent durant l’immédiat après-guerre, comme en témoigne ce dessin de matériel militaire détruit et laissé à l’abandon.


Cet aspect de l’immédiat après-guerre se retrouve dans le dessin de ces soldats allemands, aisément reconnaissables à leurs uniformes, qui sont dans des camps de travail et de prisonniers.


La majorité des dessins de la série sont des portraits et des études de soldats. Ces derniers sont représentés le plus souvent au repos, voire endormis, dans des moments d’inattention pendant lesquels Albert Alexander Smith pouvait les croquer à loisir. On trouve plusieurs portraits réalisés lors de leurs traversées de l’Atlantique en bateau.


D’autres portraits sont nominatifs et nous renseignent sur l’identité de quelques membres du régiment, comme le major Opal D. Cooper, premier percussionniste, ou le sergent Thorpe.


Quelques rares portraits ou études de soldats en train de pratiquer un instrument de musique nous rappellent que l’artiste et ses compagnons appartenaient à une fanfare militaire. Les fanfares de ces régiments afro-américains se caractérisaient par l’interprétation d’un nouveau style musical, le jazz, auquel elles contribuèrent à donner ses lettres de noblesse et qu’elles introduisirent en Europe au cours de la guerre.

 

Toujours à proximité de leurs régiments de rattachement, ces ensembles musicaux se produisaient plus ou moins loin des zones de combats, mais ne participaient que très rarement aux conflits en tant que combattants. A travers ces groupes musicaux afro-américains, c’est une histoire singulière de la Grande Guerre que nous raconte Albert Alexander Smith, celle du quotidien d’hommes dont la mission était le divertissement, au service de leurs propres troupes.


Dans ses dessins, Albert Alexander Smith témoigne d’un intérêt certain pour la France. Il a soigneusement localisé la plupart de ses œuvres. La volonté de représenter ce qui l’environne donne lieu à plusieurs vues de villes, comme à Bar-sur-Aube ou à Saint-Nazaire. Il n’a jamais cherché à dessiner de grands monuments ou de belles vues, son seul environnement immédiat lui servait d’inspiration.


Albert Alexander Smith a également manifesté de l'intérêt pour la population française, qui apparaît dans les portraits et les études de ses habitants. C'est particulièrement touchant dans ce portrait d’un jeune garçon, réalisé à Bar-sur-Aube, où il a choisi d’indiquer son nom et prénom : Maurice Popu.

 

Cet attachement à la France le poussera à revenir en Europe après la guerre. Ce ne fut pas un cas isolé et un certain nombre de musiciens afro-américains s’installèrent sur le vieux continent pour s’y produire, ayant eu le temps d’y découvrir un racisme beaucoup moins marqué qu’aux Etats-Unis, où la ségrégation raciale était encore très présente.