Le 120 Court

Il s’agit du journal du 120e bataillon de chasseurs à pied. Formé spécialement lors de la Première Guerre mondiale, ce « jeune bataillon de chasseurs » (comme l’indique le sous-titre) est créé en mars 1915 et dissout en mai 1919 après la victoire. La légende veut que lorsque le bataillon traversait les villages du front, les quelques habitants demeurés là s'écriaient : "Tiens le 120 ! Comme il court !... Le 120 court …"


L’en-tête du journal est une affirmation du front, avec la représentation d’une charge d’infanterie contre les lignes ennemies. Le cor de chasse, insigne commun à tous les bataillons de chasseurs à pied, porte en son centre le numéro du bataillon. On peut également y voir une allusion à l’artillerie, le « 120 court » étant un obusier de 120 mm C (pour court), utilisé par l’armée française. Quant au sous-titre, il évoque le cordeau détonant permettant de faire exploser à distance une charge d'explosifs.

La rédaction du journal est assurée par le bureau du chef de bataillon, ce qui est assez rare. C’est en effet  le commandant du bataillon qui a l’idée de créer ce canard et qui en confie la rédaction à Clovis Grimbert. Clerc de notaire dans le civil, celui-ci sera tué le 11 juin 1918. Le dessinateur, G. Raoul, était le secrétaire de mairie de Bois-Colombes


Le 120 court est créé dans les Vosges, juste avant la bataille du Lingekopf. Il paraît mensuellement, de juillet 1915 à décembre 1918, et compte 46 numéros. Rédigé sur le front, il était imprimé à l’arrière, à Saint-Dié puis à Nancy, et tirait jusqu'à 2000 exemplaires.

Le clin d’œil à la durée de l’abonnement fait référence à Madame de Thèbes, pseudonyme d’Anne Victorine Savigny. Cette célèbre voyante française avait notamment prédit le début de la guerre. On la retrouve très souvent citée dans les journaux de tranchées lorsqu’il s’agit de prédire la fin de la guerre, comme ici.


Signé par Clovis Grimbert, l’article « En ribouldinguant » évoque les permissions. Mises en place à partir de l’été 1915, elles représentent des moments privilégiés pour les poilus, qui leur permettent de retrouver leurs proches et la vie civile pour quelques jours. Elles ne sont pas régulières mais soumises aux aléas de la guerre. De retour de sa deuxième « perme », le rédacteur relate ses « impressions de voyage » vers l’intérieur. Il insiste sur le dépaysement, assimilant ce voyage à quelque chose d’exotique comme en témoigne le terme de « Pampas » qui renvoie aux plaines d’Amérique du sud.


Son récit est peuplé d’embusqués, que ce soit les « gendarmes gentiment désœuvrés » ou les hommes affectés au service de la garde des voies de communication (G.V.C.), dont la mission est de protéger les lieux stratégiques, chemins de fer et lignes télégraphiques. Il rapporte également les conseils de l’arrière entendus par les poilus, à l’image de ceux du « parfait pessimiste ». La réponse de Grimbert quant au prix payé par les poilus, le prix du sang et de la vie, au regard de l’emprunt sollicité auprès des civils, témoigne du sentiment des soldats que leur sacrifice n’est pas reconnu par ceux de l’arrière.


Quant à Anne Astazie, présentée comme une nouvelle collaboratrice de la rédaction, elle est un personnage récurrent des journaux de tranchées. Munie de ses ciseaux, elle représente la censure qui opérait particulièrement en temps de guerre. Elle semble cependant ne pas avoir été très présente dans les journaux de tranchées. Ceux-ci bénéficiaient en effet de la bienveillance du gouvernement qui y voyait un moyen de renforcer l’esprit de corps des combattants et de soutenir leur moral. C’est donc moins la censure qui est mise en œuvre dans la presse du front que l’autocensure des rédacteurs, conscients de l’horreur indicible d’une part, et de la réalité de la guerre qui interdit de s’étendre sur des sujets militaires