La Métamorphose des insectes du Surinam de Maria Sibylla Merian

Planche 49

Maria Sibylla Merian (1647-1717), peintre, graveur et naturaliste, est l’un des précurseurs de l’entomologie moderne au début du XVIIIe siècle. S’intéresser aux papillons, à leurs chenilles et à leurs larves ne va pas de soi à l’époque, surtout pour une femme ; cela ne l’empêcha pas de publier à  Amsterdam en 1705, à ses frais, sa Metamorphosis insectarum Surinamensium, un des chefs d’œuvre de l’illustration entomologique et botanique (les fleurs et les feuilles de la végétation tropicale servent de décor naturel à une faune de papillons et d’insectes), mais aussi un des premiers ouvrages scientifiques sur le sujet.


Estampe de Mathieu Merian

Maria Sibylla Merian a eu un parcours peu commun. Elle naît en 1647 en Allemagne à Francfort sur le Main dans une famille d’artistes et d’éditeurs : son père, Mathieu Merian, est célèbre pour ses Topographies, des recueils de vues de villes de toute l’Europe ; son grand-père maternel, Théodore de Bry, a édité de 1590 à 1634 les Grands et petits voyages dont les gravures ont familiarisé les Européens avec le Nouveau Monde.


Elle reçoit une formation de peintre et de graveur de fleurs ; à 18 ans elle épouse un peintre et éditeur de gravures installé à Nuremberg ; elle en aura deux filles ; elle publie des recueils des gravures consacrés aux fleurs. Mais dès l’adolescence, comme elle l’explique dans la préface de son livre, elle s’intéresse aux insectes, aux vers à soie d’abord, puis aux papillons : elle ramasse elle-même ses propres insectes et élève leurs larves pour assister à leurs transformations ; elle va apprendre le latin pour lire les ouvrages qui leur sont consacrés. En 1679, elle publie dans la maison d’édition de son mari son premier ouvrage sur le sujet, en allemand : Der Raupen wunderbare Verwandlung und sonderbare Blumennahrung (La chenille, merveilleuse transformation et étrange nourriture florale), auquel elle a travaillé pendant cinq ans.


Trois ans plus tard (elle a alors 35 ans), sa vie connaît un tournant majeur : elle quitte son mari, retourne d’abord à Francfort, puis rejoint aux Pays-Bas avec ses deux filles et sa mère une communauté piétiste, les Labadistes, établie en Frise, où se trouve aussi son frère Caspar. Maria Sibylla y aura son premier contact avec la faune et la flore de l’Amérique du Sud : la communauté est installée dans un château qui appartient à Cornelis van Sommelsdijk, le gouverneur de la colonie néerlandaise du  Surinam, où il a constitué un cabinet de curiosités naturelles. Elle restera six ans dans cette communauté, s’installe ensuite à Amsterdam où elle vit de son enseignement, de ses aquarelles et gravures : financièrement indépendante, sans être dans l’opulence. Elle constitue une collection d’histoire naturelle (insectes, coquillages et coraux) et fréquente d’autres collectionneurs, nombreux aux Pays-Bas, alors plaque tournante du commerce avec les « Indes », orientales et occidentales (Amérique du Sud).


Planche 60

En 1699 à 52 ans elle réalise en compagnie de sa plus jeune fille Dorothea un voyage de deux ans au Surinam pour y observer papillons et insectes : elle le finance en vendant ses collections d’insectes et ses peintures, grâce à une bourse d’études de la ville d'Amsterdam, et en lançant une souscription pour l’ouvrage qu’elle a l‘intention publier à l'issue de son voyage.

Le Surinam est alors une colonie néerlandaise, située au nord-est de l’Amérique du Sud ;  sous un climat tropical, un petit millier de Hollandais, de Portugais et d‘Anglais y exploitent des plantations de canne à sucre où travaillent 8000 esclaves d’origine africaine.


Planche 56

Maria Sibylla fait plusieurs excursions à l’intérieur des terres, à dos d’âne, jusque dans la forêt amazonienne, accompagnée d’esclaves et d’Amérindiens ; elle dessine (sur parchemin : le papier se détériore trop vite), naturalise des animaux, réalise des herbiers.

Elle reste « la seule femme européenne des 17e et 18e siècles dont les voyages n’aient eu d’autre but que scientifique » (L. Schiebinger, Plants and Empire, 2004, p. 30).

Elle publie à son retour, à ses propres frais « sumtibus autoris », un grand in-folio (51 x 34 cm) en latin, illustré de 60 planches gravées et coloriées par elle-même et deux graveurs qu’elle engage : Jan Pieter Sluiter (1675-1713)  et Joseph Mulder (1659-1735). Il lui faudra trois ans pour achever l’ouvrage qui paraît en 1705 : on peut se le procurer chez l’auteur et chez le libraire Gérard Valk.


Planche 17

Maria Sibylla Merian meurt à Amsterdam le 13 janvier 1717 à l’âge de 70 ans ; de son vivant, elle était honorée, visitée, citée ; ses œuvres continuent à être publiées et traduites au XVIIIe siècle en Europe. Le XIXe siècle et la plus grande partie du XXe siècle vont l’oublier ; son travail et son importance scientifique sont redécouverts à la fin du XXe siècle ; ses dessins de plantes, serpents, araignées, iguanes et coléoptères tropicaux exécutés de sa main sont considérés comme des chefs-d'œuvre et collectionnés par les amateurs du monde entier.


Planche 4

La Métamorphose des insectes du Surinam présente dans chaque planche les différents stades de développement des papillons ; les détails de la chrysalide ainsi que les plantes dont les chenilles se nourrissent sont étudiés. Merian montre que chaque espèce de papillon au stade de chenille dépend d'un petit nombre de plantes pour sa nourriture et qu'en conséquence, les œufs sont pondus près de ces plantes. C’est l’une des premières naturalistes à avoir observé directement les insectes, contrairement aux habitudes de l'époque.


La planche 1

L’ouvrage s’ouvre avec l’ananas, le plus important des fruits comestibles du Surinam ; la première planche le représente en fleurs, la seconde mûr : « Les longues feuilles sont légèrement vert d’eau à l’extérieur, verte comme l’herbe à l’intérieur, rougeâtres sur les bords, et ont des épines aiguisées. La grâce et la beauté de ce fruit sont bien connues de divers spécialistes, et je me suis avant tout occupée de l’observation des insectes. »

Les kakkerlaca ou blatte orientale, un insecte de la famille des Blattidés (où l’on trouve le cafard et le cancrelat) qui s’y ébattent, sont moins appétissants.


La planche 3

La branche d’un corossolier (Annona muricata), un arbuste d’Amérique du Sud ; son fruit, le corossol, peut mesurer de 15 à 30 cm de long ; sa pulpe est comestible, mais semble-t-il peu apprécié ; Merian donne son nom en néerlandais (« Belgico idiomate ») : suursak, c’est-à-dire sac acide.


La planche 15

Sur ce melon d’eau, Merian explique avoir observé une belle chenille bleue et verte, aux poils visqueux ; le 7 juillet, elle forme sa chrysalide, et Maria Sibylla espérait en voir surgir un superbe papillon, d’où sa déception le 20 juillet lorsqu’en sortit un minuscule papillon de nuit à la forme ridicule („exiguus spernendaeque formae papilio nocturnus“)


La planche 5

Elle est assez représentative de l’art de Maria Sibylla Merian. Autour de racines de manioc (Manihot esculenta), sont disposés un papillon de nuit gris à gros yeux noirs, le Pseudosphinx tetrio, sa chenille et sa chrysalide. La chenille de grande taille, à rayures jaunes et noires et à tête rouge-orange, est spectaculaire. Merian complète sa composition avec un serpent, Corallus hortulanus, qui mesure jusqu’à deux mètres de long, en exagérant ses ondulations.


La planche 12

Une des planches célèbres est celle représentant la banane

« Elle a un goût délicieux crue ou cuite ; elle est vert clair avant de mûrir, une fois mûre, elle est jaune citron, avec une peau épaisse. Chaque pied porte une seule grappe, avec 12 à 14 fruits, si grande qu’il faut un homme pour la porter. L’arbre fleurit en même temps qu’il porte un fruit ; la fleur est très belle, avec cinq pétales rouge sang, épais comme du cuir (…) J’ai trouvé sur cet arbre une chenille vert clair que j’ai nourrie de feuilles jusqu’au 21 avril, jour où elle s’est transformée en chrysalide. Elle s’est transformée le 10 mai en un très beau phalène. »


La planche 9

Merian s’intéresse particulièrement à la flore qu’elle découvre au Surinam : On retrouve à deux reprises le grenadier avec fleurs et fruit dans la planche 9, entourés de papillons de la famille des Morphides. Et dans la planche 49 une branche de grenadier en fleur, où volètent des  « fulgores », insectes phosphorescents proches des cigales, aux couleurs vives et aux appendices de formes variées.


La planche 41

Sur la planche 41, figure un plant de patate douce (Ipomoea batatas) : son tubercule est un « cousin » de celui de la pomme de terre, mais ses feuilles, contrairement à celles de la pomme de terre, peuvent être consommées. Merian l’associe à une Impatiens psittacina de la famille des balsamines.


La planche 34

Sur la planche 34, le papillon est un Eumorpha labruscae, de la famille des papillons sphinx, qui peut atteindre 11 à 12 cm d’envergure ; Merian l’a représenté avec son corps vert foncé et deux des ailes bleues et rougeâtres. Sa chenille a une forme caractéristique.


La planche 18

Les dessins de Merian ne sont cependant pas toujours d’une rigueur scientifique parfaite, et ses compositions laissent parfois place à l’imagination ; ainsi, la planche 18 : Sur une branche de goyave, voisinent fourmis et araignées, dont deux mygales : l’une d’elles s’attaque aux œufs d’un nid, l’autre à l’oiseau lui-même, un colibri. Lamarck en 1818 a donné le nom latin avicularia, « petit oiseau » à ce genre d’araignées que l’on trouve en Amérique du sud et aux Antilles ; or, les mygales ne chassent pas les oiseaux ; on s’est demandé si le dessin de Maria Sibylla n’avait pas influencé Lamarck…


L’exemplaire de Besançon est relié en parchemin avec un décor doré simple (encadrement d’un filet avec un fleuron d’angle). Il a appartenu au début du XVIIIe siècle à Zacharias Konrad von Uffenbach (1683-1734), un grand bibliophile allemand de Francfort ; sons ex-libris gravé figure au contreplat supérieur.

Pendant les guerres napoléoniennes, il passe dans les mains de Dominique Jean Larrey (1766-1842), un chirurgien militaire français, père de la médecine d’urgence sur les champs de bataille. Il a tracé à  la main son ex-libris sur la page de titre. La bibliothèque achète l’ouvrage en 1842 à la vente après-décès de Larrey.