L'amant sylphe

Elise, une jeune veuve tombe amoureuse d’un sylphe, en réalité un marquis qui joue ce jeu chimérique pour l’attirer. Le père de la belle s’impatiente, ce sylphe coûte décidément un peu cher et l’affaire ne semble pas se conclure. L’amant sylphe ou la féerie de l’amour est joué à Fontainebleau devant la Cour en 1783, pendant la saison de chasse comme le Dormeur éveillé.


La pièce n’a pas été signée mais est peut-être écrite par le comte de Linières, d'après le "Journal des spectacles de Fontainebleau pendant l'année 1783" ou par Franc̜ois-Antoine Quétant, d'après Goizet et Brenner. Le sujet des sylphes passionne au XVIIIe siècle, comme le montre le nombre de titres dans les collections de la bibliothèque de Besançon : le Sylphe, conte de Claude-Prosper Jolyot de Crébillon (1730), Le Mari Sylphe de Marmontel (1765) et même le poème de Victor Hugo en 1823.


La musique est de Martini, les ballets sont de Laval, maître des ballets du roi. Clairval et Mlle Colombe sont les acteurs principaux. Le texte est imprimé en 1783 chez Ballard, "seul imprimeur pour la musique de chambre et Menus-Plaisirs du roi".

 

Le Comte de Valmont est le père d’Elise (les Liaisons dangereuses datent de 1782). Elise est la marquise de Floricourt, le marquis de Versange est l’amant sylphe qui séduit Elise. Il y a aussi les serviteurs : Justine, Dubois, Hilaire et cette histoire est peuplée de génies, sylphes et sylphides, gnomes, naïades, bergers et bergères.

Les costumes des pièces jouées à Fontainebleau sont réalisés par Louis-René et Pierre Louis Boquet. Les dessins sont conservés à la BnF et consultables sur Gallica. De nombreux costumes ne sont pas identifiés. Peut-être cette naïade était-elle dans l'amant sylphe ?


Les décors sont de Pierre-Adrien Pâris, architecte des Menus-Plaisirs du roi. Il lègue ses dessins à la bibliothèque de Besançon en 1819.

Le père dit à l’amant : « tout ce prestige, tout cet enchantement, toute cette magie que vous voulez faire jouer, ne peuvent qu’augmenter son erreur et je vois que vous employez des moyens qui doivent donner de la consistance à sa chimère ». Celui-ci répond : « J’ai rassemblé ici tout ce que les arts peuvent reproduire de plus approchant de la Féerie… ». Le père rétorque : « Voilà les amans… Oui, vous commencez par mettre les femmes au-dessus de ce qu’elles sont, et vous finissez par les placer au-dessous de ce qu’elles valent. »


Acte I

Le décor est décrit ainsi : "Le théâtre représente un cabinet de jardin très élégant. Hilaire y entre portant une harpe, il y arrange les livres de musique, il y a une table dans l’appartement sur laquelle on voit une corbeille de fleurs : il y a aussi plusieurs fauteuils."

Ce décor pourrait ressembler au cabinet de verdure décrit dans le texte. Hilaire apostrophe Justine en lui demandant « Un sylphe quoiqu’ c’est que c’t animal là ». Le jeu des valets fait penser aux pièces de Marivaux, les Acteurs de bonne foi (1748) ou le Jeu de l'amour et du hasard (1730). Une pièce se prépare devant nous et l’on retrouve ce thème du "théâtre dans le théâtre" cher à Marivaux.


Acte II

La didascalie : "Le théâtre représente un lieu que l’on voit avoir été très sauvage ; mais que l’art s’est efforcé d’embellir, on y voit beaucoup d’arbustes à fleurs tels que des rosiers, des myrthes, des lilas, des chèvrefeuilles, etc. Le fonds du théâtre est fermé par un bois taillis qui ne dois pas s’élever jusqu’au ceintre. On voit sur la droite du fond, un groupe de rochers mêlés d’arbustes et de verdure."


La didascalie : "Scène VII Le fond du théâtre s’ouvre et laisse voir un temple circulaire et transparent, situé au milieu d’une île. Le buste d’Elise est sur un autel à l’intérieur du temple. Quatre sylphes qui sont placés entre les colonnes s’animent et couronnent le buste de fleurs. On voit à gauche du Théâtre une grosse touffe de roseaux et sur la droite une petite coline composée de gazons et de rochers, au milieu desquelles on aperçoit une ouverture qui marque l’entrée d’une caverne. La coline et les roseaux sont sur la même île que le temple et toute cette décoration est séparée d’Elise par un torrent qui traverse la scène : après la première entrée des sylphes les roseaux s’entrouvent et l’on voit en sortir des Nayades. (*)"

 

(*) Quelques personnes ont dit à l’Auteur, que l’ouverture tiendrait trop de la magie et seroit une invraissemblance dans cette scène. L’auteur répond, que ce qui paroît un bois aux yeux d’Elise, n’est dans le fait, qu’une haie factice plantée dans des caisses lesquelles sont enfoncées dans des encaissements disposés à cet effet et roulent sur des cylindres mobiles par le même méchanisme qui fait mouvoir la machine à lustrer les étoiles. Quant au temple ce n’est qu’un effet d’eau et tout le monde sait qu’avec des tubes en verres et des jets-d’eau, exposés aux rayons du soleil, ont obtient des effets d’optiques très agréables. D’après cette explication, l’auteur de l’Amant Sylphe ne doit plus avoir à craindre que de n’être pas trouvé assez sorcier par ses lecteurs ou spectateurs.


Le temple fait penser au temple de l'amour à Versailles. C’est une fabrique de jardin (folly en anglais), une construction décorative très à la mode au XVIIIe siècle. Dans les dessins de Pâris, on retrouve d’autres temples dans des parcs pour des projets de décor de théâtre. Le dessin est recouvert ici par un décor en premier plan qui retombe sur le second plan.


Un autre projet de décor. On aperçoit un temple dans les arbres. Une scène rappelle Psyché dans les métamorphoses d’Apulée, qui ne peut voir son amant, l’Amour en personne au risque de le perdre. Le sylphe use de stratagème pour éloigner Elise et ne pas être reconnu : « Elise… Vous m’êtes chère mais éloignez-vous de ces lieux. Si vous voulez me rendre heureux, respectez le profond mystère qui nous sépare tous les deux »

 


Acte III

La didascalie : "Le théâtre représente l’extrémité d’un jardin ou d’un parc ; on voit un grand pavillon sur le devant de la scène dont l’ouverture est en face du public." Au loin, un temple surmonté de statues, motif largement répandu durant la seconde moitié du XVIIIe.

 

 


Il s'agit ici d'une contre épreuve pour garder le souvenir de cette composition. Ce décor correspond à l’esprit champêtre des toiles de Jouy et au pastoralisme de Boucher, Fragonard, Watteau ou Hubert Robert.


détail

La didascalie : "Scène III - Une musique aérienne se fait entendre le pavillon paroit éclairé en dedans les portes s’en ouvrent d’elles-mêmes à l’approche d’Elise et laissent voir une glace dans le fond du cabinet en face des spectateurs. Le portrait d’Elise s’y montre par degrés elle y est peinte en Nymphe portée sur des nuages et entourée de génies. Le marquis est caché par un rideau de gaze peinte, placé sur une console au dessous de la glace et ce rideau paroit aux yeux des spectateurs comme la partie tombante d’un tapis placé sur la console. Elise entre dans le pavillon et tombe de surprise sur un siège en apercevant son portrait qui se montre dans la glace."


Il existe dans les dessins Pâris, un autre projet de rideau de fond qui reprend un motif d'escalier. Selon Sarah Catala, Pâris a utilisé une contre-épreuve de Robert Hubert pour en réinterpréter le motif, tout en corrigeant la perspective en parfait architecte. Est-ce un autre projet pour l'amant sylphe ou pour une autre pièce ?


Selon Marc Henri Jordan, un décor réalisé par Challes pour "Gertrude et isabelle" est réutilisé pour le 3e acte de l'Amant sylphe. Il s'agit d'une coupe extérieure et une coupe intérieure d'un pavillon couvert d'une rotonde sphérique.

Référence : Théâtre de Cour, Les spectacles à Fontainebleau au XVIIIe siècle / Vincent Droguet et Marc Henri Jordan, 2006

 


Le sylphe parvient à faire avouer à Elise que celle-ci aime le marquis de Versange. Celui-ci sort de sa cachette mais Elise pense que le sylphe qui lui parlait a pris l'apparence de Versange. Son père lui ouvre les yeux : "Quelle douceur pour un père qui t'aime, de voir que ce sylphe enchanteur est Versange, Versange même !"