Le livre de prières de Maximilien

Ne timeas, Maria. Benedicta tu in mulieribus / et benedictus fructus ventris tui.

«N’aie pas peur, Marie», «Sois bénie parmi les femmes / et le fruit de ton ventre est béni». Cette prière, «​Ave Maria»​, est adressée à la Vierge, et le visage de l’enfant dessiné en marge semble encourager Marie.

 

Le livre est imprimé en 1513 pour l’empereur allemand Maximilien Ier, en quelques exemplaires. Maximilien commande ensuite aux plus grands artistes allemands de l’époque les dessins exécutés dans les marges, sur un seul exemplaire. Celui-ci est aujourd’hui séparé en deux moitiés, l’une à Besançon, l’autre à Munich. Son histoire est à la fois célèbre et pleine de mystères.


Johannes Schonsperger civis Augustanus imprimebat, anno salutis M.D.XIIII, III kalendas Januarii.

L'imprimeur Schonsperger achève d'imprimer le livre fin décembre 1513, en deux formats (folio et quarto), avec des caractères gothiques spécialement dessinés pour cette édition. Maximilien veut surpasser les manuscrits enluminés, avec une réglure rouge purement décorative pour les lignes et la justification des pages, et pour un des exemplaires, des lettrines enluminées par-dessus les lettrines imprimées, et surtout les dessins dans les marges.​


Pas moins de six artistes sont engagés par Maximilien en 1515, les meilleurs de la Renaissance allemande : Dürer, Cranach l’Ancien, Burgkmair, Baldung Grien, Breu​, Altdorfer.​


Albrecht Dürer (cahiers I à X - Munich)​

 

Dürer travaille pour Maximilien dès 1512. Il a réalisé une grande partie des dessins du livre de prières en 1515 ; son célèbre monogramme AD aide pour les attributions, ainsi que la répartition des cahiers du livre entre les différents artistes.


O Georgi miles Christi, Palestinam devicisti manu tua valida, ortus tuus generosus, actus tuus bellicosus, fides erat fervida. Per lanceam in vibrantem et draconem vulnerantem, vivit regis filia.

« ​O Georges, soldat du Christ, tu as conquis la Palestine à la force de ton bras, ta naissance était noble, tes actes étaient braves, ta foi était ardente. Grâce à ta lance, lancée pour blesser le dragon, la fille du roi est vivante. »

 

La confrérie de Saint-Georges est fondée par Maximilien pour conforter la légitimité de la dynastie des Habsbourg.


Domine, Dominus noster, quam admirabile est nomen tuum in universa terra ; quoniam elevata est magnificentia tua super celos. Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos, us destruas inimicum et ultorem.

Psaume 8 : « ​O Seigneur, notre Dieu, qu'il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu'aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l'adversaire, où l'ennemi se brise en sa révolte.​ »​


Lucas Cranach l’Ancien (cahier XII - Munich)​


Quia beneplacitum est Domino in populo suo et exaltabit mansuetos in salutem.

Psaume 149 « ​Car le Seigneur s’est senti bien parmi son peuple, et il élèvera vers le salut ceux qui ont été apprivoisés, qui sont devenus moins farouches. »​​


Omnes sancti tui quesumus Domine nos ubique adjuvent, ut dum eorum merita recolimus, patrocinia dentiamus, et pacem tuam nostris concede temporibus...

« Nous te prions, Seigneur, pour que tous tes saints nous viennent en aide en tous lieux, et pour que nous ressentions les effets de leur protection, tant que nous serons dignes de leurs mérites ; et accorde-nous la paix pour notre époque… »​


Hans Burgkmair (cahier XI - Besançon)​

 

 


… et in nomine tuo levabo manus meas ; sicut adipe et pinguedine repleatur anima mea…

Psaume 63 « … et en ton nom je lèverai mes mains ; mon âme sera rassasiée comme si j’avais mangé un plat trop riche et bien gras… »​


Hans Baldung Grien (cahiers XI, XIII, XIV - Besançon)​


Dominus custodiat introitum tuum et exitum tuum ex hoc nunc et usque in seculum

Psaume 120 « ​Que le Seigneur te protège quand tu viens au monde et quand tu en pars, dès maintenant, et pour les siècles à venir. »​​


Non det in commotionem pedem tuum, neque dormitet qui custodit te. Ecce non dormitabit neque dormiet qui custodit Israel.

Jörg Breu (cahiers XV, XVI - Besançon)​

 

Psaume 120 « ​Qu'il empêche ton pied de glisser, qu'il ne dorme pas, ton gardien. Non, il ne dort pas, ne sommeille pas, le gardien d'Israël.​ »​​​


Albrecht Altdorfer (cahiers XVIII, XX, XXV, XXVII - Besançon)​

 

Avec Dürer, Altdorfer est l'artiste qui a le plus contribué aux dessins du livre de prières.


Assumpta est Maria in celum ; gaudent angeli ; laudantes benedicunt Dominum.

« Marie est montée au ciel ; les anges se réjouissent ; ils prient et bénissent le Seigneur. »​


Un halo de mystère

 

Le projet initial de Maximilien reste encore obscur : ces dessins devaient-ils être transposés en gravures sur bois, qui auraient été imprimées dans les différentes couleurs des encres utilisées ? Les exemplaires grand format étaient destinés aux prêtres de la confrérie de Saint-Georges, fondée par Maximilien ; concernant les autres exemplaires au format quarto (cinq sont connus), étaient-ils destinés aux autres membres de la confrérie ? Certains sont imprimés sur parchemin, d'autres sur papier. Maximilien meurt en 1519 sans avoir achevé ce projet, et son successeur ne s’en occupe pas.


Les exemplaires connus sont restés à l’état d’épreuves, avec des états d’achèvement différents. Le destin de l’exemplaire décoré de dessins se complique assez vite, puisqu’il est séparé en deux parties avant 1545 : la reliure de la partie de Besançon montre qu’il était alors dans les mains d’Albert de Brandebourg, le grand adversaire de Luther.​


On perd ensuite sa trace jusqu’au XVIIIe siècle, où il réapparaît à la bibliothèque du monastère Saint-Vincent de Besançon. A la Révolution, le bibliothécaire Dom Sterque devenu commissaire de police se l’approprie, puis la bibliothèque municipale l’achète après sa mort en 1827.

 

Il semble donc exclu que ce livre ait appartenu aux Granvelle, malgré leurs liens avec les Habsbourg, car il serait alors certainement passé dans les collections de la bibliothèque publique par l’intermédiaire de l’abbé Boisot, comme les autres livres précieux des Granvelle conservés à Besançon, dûment répertoriés dans les inventaires de 1607 et 1694.


Quant à la partie conservée à Munich, elle apparaît dans les inventaires de la bibliothèque d’Etat de Bavière en 1627-1630. La reliure de l’époque montre l’intérêt suscité par ce livre, dont la renommée est encore accrue par les premières reproductions des dessins, grâce à la nouvelle technique de la lithographie (publiées en 1808 à Munich par Senefelder, l’inventeur de cette technique).

 

Mais c’est seulement en 1883 que l'on fait le rapprochement entre les deux moitiés du livre. Un fac-similé complet est publié en 1907 à Vienne et Munich, et une exposition à Munich en 2016-2017 rassemble les deux moitiés du livre de Maximilien, pour la seconde fois depuis le XVIe siècle (exposition de 1956 à Munich, Haus der Kunst).


Bibliographie

 

PFANDTNER, Karl-Georg. "War des Gebetbuch Kaiser Maximilians I. im Besitz des Kardinals Albrecht von Brandeburg?", dans Kunst Chronik, février 2016, n° 69-2, p. 87-90. Identification de la provenance pour Albert de Brandebourg​. Cote BM Etude ​BR.426.19

 

LANGE, Heidrun. Das neue Gebetbuch Kaiser Maximilians I. und des St. Georgs-Ritterorden​. Kärnten, 2013​. Analyse du texte par rapport à l'ordre de Saint-Georges.​ Cote BM Etude BR.A.235.8​

 

The Book of hours of the emperor Maximilian the first​. New-York, 1974. Fac-similé, traduction et présentation en anglais. Cote BM Etude ​72775

 

Kaiser Maximilians I. Gebetbuch​. Vienne, 1907. Fac-similé et présentation en allemand. Cote BM Etude ​13394

 

Voir aussi une sélection de détails du livre de prières : album photo