Nanceidos

Bataille de Nancy en 1477 : indendie du camp bourguignon

La bataille de Nancy en 1477 est pour les Lorrains aussi fameuse que celle de Marignan en 1515 pour les Français. Elle assure l’indépendance du duché de Lorraine pour longtemps (jusqu’en 1766). Le jeune duc de Lorraine René II, 26 ans, est victorieux du Grand Duc d’Occident, le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, 44 ans, après une guerre incertaine où sa capitale Nancy est assiégée trois fois.

 

C’est le fils de René II, Antoine, qui fait publier ce « Nanceidos opus de bello Nanceiano » en 1518 à la mémoire de son père : il est imprimé par Pierre Jacobi à Saint-Nicolas-de-Port, là même où les Lorrains sont en train d’édifier la basilique commémorant leur victoire (entre 1481 et 1544). Le texte a été écrit par Pierre de Blarru, chanoine et conseiller de René II, décédé la même année que lui en 1508. 


René II de Lorraine

Le titre « Nanceidos » est calqué sur celui de l’Enéide de Virgile, de même que le début du texte :

 

Prelia magnaninumque te fregere Leonem

Elatum titulis toto fulgentibus orbe :

Terribilemque armis scribo dux Carole gestam

Rem renovet Clyo : Pegaseis cincta Camenis. (f. B1)

 

Traduction de F. Schütz en 1840 : « Lion magnanime, guerrier terrible et décoré de titres fameux dans le monde entier, Charles de Bourgogne, je vais écrire les combats qui brisèrent à jamais ta puissance. O muse de l’histoire ! redis-nous ces grands événements. » (Schütz I, 3)

 

A rapprocher des premiers vers de l’Enéide :

 

Arma virumque cano, Troiae qui primus ab oris

Italiam, fato profugus, Laviniaque venit

Litora.

 

Traduction de l’université de Louvain : Je chante les combats du héros prédestiné qui fuyant les rivages de Troie aborda le premier en Italie, près de Lavinium.


Représailles contre Charmes en Lorraine

Livre un : la Lorraine occupée

 

Le poème latin de la Nancéide compte 5044 vers répartis en six livres. Le récit débute en 1475 au siège de Neuss sur le Rhin par le Téméraire, qui marque le premier échec dans sa politique d’expansion et qui provoque la rupture avec l’Empereur. Celui-ci convainc alors le duc de Lorraine de se ranger derrière lui en tant que vassal. René II dénonce l’accord de libre passage des troupes bourguignonnes par la Lorraine et déclare la guerre à Charles le Téméraire.

 

Charles n’attendait que cette occasion pour annexer la Lorraine et réunir ainsi les deux parties des Etats bourguignons : les « pays de par-deçà » [la Lorraine], c’est-à-dire les Pays-Bas avec les capitales de Bruxelles, La Haye et Lille et la partie la plus riche de ses Etats, et les « pays de par-delà », le duché et le comté de Bourgogne (Bourgogne et Franche-Comté). Il occupe Pont-à-Mousson, Epinal, puis Nancy (30/11/1475). René s’enfuit : Pierre de Blarru, qui connaît le dénouement de l’histoire, note qu’il s’agit plutôt d’un repli tactique que d’une fuite à proprement parler ! D’ailleurs les habitants de Nancy n’acceptent pas l’occupation anglo-bourguignonne (les Anglais sont alliés aux Bourguignons contre la Lorraine, la France de Louis XI et l’Empire) :

 

At patrie populus contra surdaster obaudit :

Omnia clam ridens : cui dux novus hic nova (tanquam

Per legis styre formam) dat jura novosque

Ipse magistratus solio pronunciat alto

Radit et edicto multa et multa addit et auget

Presidiis urbem pacienter cuncta ferentem. (f. D4)

 

« Mais le peuple lorrain prête une oreille rebelle, et rit tout bas quand son nouveau seigneur lui donne de nouvelles lois, et, du haut de son trône, crée des dignités, abolit ou rend des décrets, augmente la garnison de la ville qui supporte tout avec patience. » (Schütz I, 69)


Bataille de Morat

Livre deux : retournement de situation

 

Les cantons suisses se révoltent contre Charles le Téméraire, et gagnent la bataille de Grandson (02/03/1476), puis celle de Morat (22/06/1476). C’est René II qui est à la tête des Suisses à Morat, et devant qui Charles s’enfuit. Les soldats et les mercenaires bourguignons sont massacrés sans pitié :

 

Ferrea nam belli tormenta volatile fulmen

Per densam gentis silvam segetemve virorum

Eminus impellunt : tonitru non surda loquente. (f. E2)

 

« […] car l’artillerie, avec un fracas semblable à celui du tonnerre, fait voler, de loin, la mort dans les forêts de guerriers, dans les moissons humaines. » (Schütz I, 85)


Deuxième siège de Nancy

Au tour de René de venir assiéger Nancy :

 

Cum duce, qui sua vult reddi sibi pergama tamque

Iure suam repetens Troiam, post Jasonis arma

Magnaque sucepti reparentur pondera damni

Poscit et exolvat meritas injuria penas. (f. F3v°)

 

« […] mais le vaillant René et ses fidèles compagnons d’armes réclament la délivrance de leur partie, cette seconde Ilion [Troie], conquise par un héros décoré de la toison d’or ; ils veulent venger les pertes cruelles et punir une injuste violence. » (Schütz I, 117)

 

Le climat est très tendu en ville ; l’occupation bourguignonne fait régner la terreur :

 

Omnia sunt unum nunc nomina. Clamor et unum

Flexus in Andream, nec quisquam vivit in urbe

Nanceia nisi quem vox hec Burgundio saluat.

Hic laribus prodest multis a fronte patentes

Ferre fugillorum formas, formasve leonis

Compictas, aut larga crucis signacula Burge. (f. F4v°)

 

« Les cris de vive Bourgogne ! retentissent dans la ville, on ne laisserait point la vie à celui qui refuserait de les prononcer. Bien des Nancéens ont à se louer d’avoir fait peindre sur les façades de leurs maisons des briquets, la devise de Charles, ou l’image de ses lions ou de larges croix de Saint-André. » (Schütz I, 123)


Entrée de René II à Nancy

Rubempré, le gouverneur bourguignon, sent que les habitants lui sont hostiles, et que les alliés anglais ne le soutiennent plus ; il décide finalement de se rendre. René entre triomphalement à Nancy, mais dans une capitale qui a souffert de ses propres bombardements :

 

Fumosos valida pre tempestate caminos

Et quidquid sublime patet descendere vis est

Et tutum hic nihil est, nisi quod non cornua celo

Erigit ; hic talpas multi dixere beatos

Qui nec rem videant qui nec videantur in alto

Culmine pyramidum nesciri tutius hic est. (f. F4v°)

 

« Les hautes cheminées qui bravaient les orages, les toitures élevées, tout ce qui monte vers le ciel est bientôt renversé ; rien n’est en sûreté que ce qui est bas. On dut alors porter envie aux taupes aveugles qu’on ne vit jamais au sommet des tours ; on dut alors penser au repos que donne l’obscurité. » (Schütz I, 121)


3e siège de Nancy

Livre trois : troisième siège de Nancy

 

Charles le Téméraire envahit à nouveau la Lorraine, Nancy subit son troisième siège en un an. Les Lorrains ont bon moral, René II a renforcé la garnison avant de partir chercher des renforts auprès des alliés suisses et allemands. Les Bourguignons peuvent bien se moquer de lui, la guerre psychologique ne fonctionne pas, lorsqu’on échange des insultes par-dessus les remparts :

 

Mos erat et Burgis cum de duce verba Renato

Conficerent : ipsum hunc vulpem acclamare fugacem

Audentemque nihil, sed belli horrore latentem.

At cives contra hec : O vestrum a vulpe Caponem

Vos nostra servate hostes vulpecula predam

Hanc raptura venit fugiatque suadete Caponi

Qui si non fugiet dux gallinacius (aures

Nec ledi Latias dignum est dicendo Caponem)

Res falsum ostendet victumque a vulpe Leonem. (f. H5v°)

 

« Les Bourguignons avaient coutume, en parlant de René, de lui donner le nom de renard fugitif, sans courage, et se cachant par lâcheté, lorsqu’il fallait combattre. Mais les Nancéens répondaient : Vaillants ennemis, gardez bien votre chapon, notre jeune renard vient pour le prendre, persuadez à ce coq mutilé de prendre la fuite, afin que l’événement ne nous montre pas un faux lion vaincu par un renard. » (Schütz I, 181-183)


Pendaison du bailli Suffron

Des renforts lorrains parviennent à ravitailler Nancy, mais l’arrière-garde est capturée par le Téméraire, qui fait pendre le bailli Suffron, contrairement au droit de la guerre de l’époque. 

 

Pierre de Blarru souhaite montrer que pour le Téméraire, la force prime le droit, ce qui l’autorise à se tailler un royaume à la mesure de sa richesse et de sa puissance. Charles représente la figure du tyran qui n’écoute pas ses propres troupes. Dans le premier livre, il est décrit comme une sorte de « roi-soleil » après sa prise de Nancy :

 

… Thronoque

Sublimen aurato hunc Burgum (statuere) diones

Contextaque auro trabea totusque lapillis

Fulgidus (effugiens qui viceret omnia solem)

Tunc noctu accensas instabat vincere tedas

Vimque repercussa nitidam face : serta comarum

Reddebant noctique novam stellantia lucem. (f. D3v°)

 

« Les Bourguignons le placent sur un trône d’or. Couvert de sa robe royale, étincelant de pierreries, Charles, évitant l’éclat toujours vainqueur du soleil, s’efforce d’éclipser la lumière des flambeaux : sa couronne, réfléchissant leur éclat, étincelle le soir à l’égal des étoiles. » (Schütz I, 67)


La famine à Nancy

Livre quatre : la famine à Nancy

 

Charles compte sur la faim pour faire céder les Lorrains :

 

Perque penus nostros aut nostra per horrea nullum est

Reptile nil glires illic nil roderes mures

Credideris, sed enim cum farre legumina postquam

Sunt absorpta fame ; tunc deglutivimus illos. (f. L5v°)

 

« Bientôt il ne reste aucun animal, aucun insecte, dans nos caves ou nos greniers ; non seulement les loirs et les rats n’y trouvent rien à ronger, mais après que la faim nous a fait dévorer toute notre farine, tous nos légumes, elle nous fait dévorer ces petits animaux ; malgré le dégoût profond qu’ils nous inspirent, ils remplacent des mets plus agréables. » (Schütz, II, 23)

Un messager de René II parvient à traverser les lignes des assiégeants déguisé en vendeur de bois : il annonce le retour prochain de René avec des renforts.


Arrivée des troupes suisses

Livre cinq : Charles le Téméraire s’entête

 

Chez les Bourguignons, le siège est très dur aussi, à cause de l’hiver. Charles cherche à convaincre ses chevaliers de continuer ; il doit les haranguer à plusieurs reprises :

 

Huc cogente redit fato miser atque relictus

Totus ab his quos Rhenus alit quia pauper inopsque.

[…] Is tamen ut valeat vestras cautissimus aures

Insigni terrere metu : dat nomina genti

Falsa sue et verbis tenuissima grandibus inflat

Helvetiosque vocat quecumque examina gentis

Secum habet et false vos terret fulmine vocis. (f. O1)

 

« [René] revient misérable, poussé par son destin, abandonné de tous les peuples qui habitent les rives du Rhin parce qu’il manque de puissance et de trésors. […] Cependant, pour se rendre redoutable, pour vous frapper d’une grande terreur, il a eu recours à la ruse, il change le nom des Lorrains qui l’accompagnent, il grossit par de grands mots ses faibles bataillons, il décore un amas d’étrangers du titres d’Helvétiens et vous effraie de l’éclat foudroyant de ce nom trompeur. » (Schütz, II, 87)


Incendie du camp bourguignon

Livre six : la bataille de Nancy

 

L’armée de René II arrive devant Nancy avec ses alliés suisses et allemands. Charles le Téméraire tente de les surprendre en déplaçant son armée un peu au sud de la ville :

 

Interea ad muros urbis post terga relicte

Ipse oculos casu inflectens cum torrida flammis

Castra sua et quicquid rerum (jam pauper) haberet

Contemplatur. (f. R6)

 

« Alors tournant par hasard les yeux vers les murs de la ville qu’il laissait derrière lui, il voit la flamme dévorer son camp et tout ce qui lui restait de richesses. » (Schütz, II, 193)

 

C’est l’armée lorraine menée par Herther qui va réussir à surprendre les Bourguignons :

 

Huic obiter servivit hyems tunc mitis et atra

Candentes e nubis nives cecidere : per imum

Aera qui (spissus floccis) vicina videri

Corpora non patitur sed clam quo tenditur iri. (f. S5)

 

« L’hiver moins rigoureux favorisa les projets d’Herther en laissant tomber du ciel sur la terre une neige tellement abondante qu’on ne voyait pas autour de soi et qu’on pouvait atteindre en secret le but proposé. » (Schütz, II, 213)


Bataille de Nancy

L’armée bourguignonne est complètement défaite et massacrée ; René délivre enfin Nancy assiégée le 5 janvier 1477 :

 

Atque diem posthac nunquam oblitura juventus

Albis perpetuo chartis atramine pingit

Aut carbone legique volunt in fronte viarum.

Vox ibi psallentum letissima multus et oris

Risus. At ante omnes vox est replicatior una :

Atque ducem fugisse, ducem fugisse, ducem

Fugisse adversum. (f. V2)

 

« La jeunesse enregistre la date de ce jour à jamais mémorable, elle l’inscrit à l’aide du charbon à l’angle de toutes les rues. On entend les chants joyeux des musiciens et les éclats de rire de toute la foule ; mais un cri est plus souvent répété que tous les autres : le duc de Bourgogne s’est enfui, le duc de Bourgogne s’est enfui, il a fui devant René. » (Schütz, II, 253-255)


On donne une sépulture aux morts

Les Lorrains restent inquiets d’un possible retour de Charles avec une nouvelle armée, mais on découvre son cadavre sur le champ de bataille ; une pauvre blanchisseuse cherchait à dépouiller quelques chevaliers de leurs bagues, lorsqu’elle remarque un détail caractéristique :

 

Queritat in digitis munitos jaspide ciclos

Scilicet ex auro, quos dum non invenit, acri

Lumine proceros digitorum respicit ungues

Nec manuum satis indiciis confisa, requirit

Signa pedum, simili sed dum vestigia cornu

Prospicit armari : dominum cognovit. Et hic est :

Hic (ait) est princeps, non ausa hec dicere noster. (f. V6 v°)

 

« Elle cherche aux doigts du cadavre les anneaux d’or enrichis de pierres précieuses, il est trop tard, il y a déjà longtemps qu’ils sont enlevés, en les cherchant son regard avide rencontre de grands ongles, cet indice la frappe sans la convaincre, mais quand elle a aussi trouvé aux pieds des ongles démesurés, elle reconnaît son maître, le duc de Bourgogne, c’est lui, dit-elle, c’est le prince, car elle n’osa pas dire notre prince. » (Schütz, II, 273)

 

René lui accorde des funérailles princières, mais il prend soin de garder sa dépouille à Nancy. Celle-ci ne sera transférée à Bruges qu’en 1550, par Charles Quint, son arrière-petit-fils.


Cette présentation a été publiée dans la Lettre des Amis des musées et des bibliothèques de Besançon en décembre 2015.