Ce portail est conçu pour être utilisé sur les navigateurs Chrome, Firefox, Safari et Edge. Pour une expérience optimale, nous vous invitons à utiliser l'un de ces navigateurs.

 « A la loupe » (2023)   

Francisque Poulbot et ses dessins publicitaires

L'Eclair Comtois, 20 décembre 1922

Comme Benjamin Rabier ou Jacques Nam et tant d’autres dessinateurs du début du XXe siècle, Francisque Poulbot gagna sa vie avec des dessins publicitaires. Si Rabier y excella avec les animaux, Poulbot y sublima les enfants au point que le produit vanté est oublié devant les facéties des gosses, leur naïveté autant que leur inventivité. Ces mioches, même les plus terribles, car il y en a, éveillent la sympathie, tant ils sont vivants, hardis pour s’amuser malgré les difficultés de leur vie malchanceuse dans les quartiers populaires pour certains d’entre eux. Leur auteur a d’abord pris modèle sur cette enfance déshéritée de Paris/Montmartre avant de lisser ses dessins en en faisant disparaître les traits les plus dramatiques. On se reconnaît parfois en eux à travers certaines scènes et certains faits.

L'Eclair Comtois, 1er août 1922

Ces publicités parurent dans la presse nationale, mais la presse locale en publia aussi et c’est le cas pour deux journaux d’opinion de Besançon en 1922-1923 : la Dépêche Républicaine de Franche-Comté, un journal de droite modérée, et l’Eclair Comtois, journal catholique, clérical et conservateur.

Les produits pharmaceutiques représentent alors le plus grand nombre de publicités de presse. Les fameuses pilules Pink ou les pastilles Valda étaient vantées dans tous les journaux de France et de Navarre. Francisque Poulbot puisa son inspiration dans le quotidien des gamins pour faire vendre le dentifrice Dentol, le Goudron-Guyot, les pâtes Regnauld, le Quinium Labarraque, l’Autoplasme ou bien le charbon Belloc... Ses représentations reprennent certains thèmes qui lui tiennent à cœur : les jeux enfantins, l’espièglerie et les expérimentations de l’enfance, les 400 coups, mais aussi la tendresse ou, au contraire, la violence subie par certains gosses. 

L'Eclair Comtois, 1er août 1922

Pour qui connaît les premiers dessins de mômes faits par Poulbot, ceux que l’on voit dans les publicités suivent déjà une norme graphique qui caractérise le poulbot : petit nez, fossette, air espiègle. Ces gosses s’éloignent des dessins d’avant 1914, alors plus réalistes, gosses maigres ou chétifs, marqués par la misère ou l’alcoolisme parental. Seuls leurs tenues vestimentaires, leur laisser-aller ou non, peuvent évoquer leurs conditions.
 

Dans L'Éclair Comtois du 1er août 1922, l’auteur montre qu’il connaît tous les trucs de gosses pour tromper les parents. Il les met à profit pour la publicité du Dentol, marque de dentifrice  pour laquelle il fit de nombreux dessins. Contrairement à son habitude, il met en scène des fils de bourgeois, cravatés et bien vêtus, dans un intérieur confortable.

La Dépêche Républicaine, 19 août 1922

Dans la Dépêche Républicaine du 19 août 1922 ou du 5 janvier 1923  la chique dentaire d’un garçon, bien enflée, reçoit un remède de bonne femme contre la douleur avec un tissu chaud lié en œuf de Pâques sur sa tête, sous les moqueries de six autres enfants prétendant que le mal vient du manque de Dentol. La dureté des enfants entre eux est sensée nous faire sourire ; ici, Poulbot accentue le trait, car non seulement des gosses se moquent d’un autre qui souffre, mais de plus celui-ci est mal fagoté, chaussettes descendant sur les chevilles, pantalon et chemise sans tenue, alors que les autres sont bien mis. Lutte des classes à hauteur de gosses. 

La Dépêche Républicaine, 1er décembre 1922

Cet autre dessin humoristique, dans la Dépêche Républicaine du 1er décembre 1922, est un classique utilisé encore pour le Dentol : une dent douloureuse attachée à un fil relié à une poignée de porte, qui sera ouverte brutalement et arrachera ainsi la quenotte sensible. Ces publicités, que l’on dirait "ciblées" aujourd’hui car elles visaient à convaincre les enfants de se laver les dents, ont-elles atteint leur but ? L’hygiène bucco-dentaire progressait indéniablement, mais les dentistes professionnels, malgré les progrès de l’anesthésie et des prothèses, gardaient parfois la réputation d’arracheurs de dents.

La Dépêche Républicaine, 23 novembre 1922

Le Goudron-Guyot soignait les rhumes, prétendait éviter les fluxions de poitrine, comme l’on disait alors, et Poulbot montre la relation affectueuse entre un enfant et son grand-père, heureux de lui annoncer que le remède arrive par la Poste dans la Dépêche Républicaine du 23 novembre 1922 ou l’Eclair Comtois du 1er janvier 1923. Le môme est vêtu d’un short mal retenu par une demi-bretelle, de sandales trop grandes et de chaussettes dégoulinantes sur les mollets.

L'Eclair Comtois, 20 décembre 1922

Dans un autre dessin (l’Eclair Comtois du 20 décembre 1922), un gamin prétend que passer l’hiver sur la Côte d’Azur n’est pas plus bénéfique que de se soigner au Goudron-Guyot. L’idée paraît recevable en raison de la différence de coût entre un séjour sur la Côte et un médicament courant. Dans la Dépêche Républicaine du 22 décembre 1922, une fillette fait preuve de compassion pour un pauvre hère, la goutte au nez, assis sur un banc, et demande à sa mère de lui conseiller le Goudron-Guyot.

L’Eclair Comtois, 10 janvier 1923

Ici, Poulbot a rassemblé des personnages habituels de ses dessins : les enfants évidemment, mais surtout deux adultes dont une concierge. Il a souvent mis en scène cette fonction sous les traits d’une mégère réprimandant les gosses, parfois à juste titre car ils salissaient les lieux qu’elle venait de nettoyer. Elle pouvait aussi être sbire du propriétaire, alors très antipathique. C’est le cas ici. Les enfants et la mère de la fillette coquelucheuse sont abasourdis par les propos de cette harpie. L’argument publicitaire : heureusement le Goudron-Guyot apporte une solution à ce problème de voisinage inattendu. (L’Eclair Comtois du 10 janvier 1923.)

L’Eclair Comtois, 30 juin 1922

Le charbon de Belloc, avec le dentifrice Dentol, fut un des médicaments les plus vantés par dessin publicitaire. Commercialisé depuis le milieu du XIXe siècle, il existe toujours. C’était alors un laboratoire parisien, la Maison Frère, qui en assurait production et vente. La réprobation de Poulbot vis-à-vis des méthodes brutales d’éducation apparaît dans cette publicité de l’Eclair Comtois du 30 juin 1922. L’intérêt qu’il portait à l’enfance déshéritée l’amena à fonder l’œuvre des p’tits poulbots, un dispensaire ouvert à Montmartre en 1923, quartier dans lequel il avait participé, deux ans avant, à la création de la République de Montmartre

  

Pour Besançon, on se doit de signaler aussi sa participation, dans une édition du Figaro de 1917, au lancement d’une souscription pour les maisons d’enfants de Besançon-la-Mouillère. Devenue la formidable association des Salins de Bregille, cette œuvre voulue par le chanoine Mourot se destinait au début aux enfants qui avaient souffert des privations de la Grande Guerre, ceux justement que Poulbot a dessinés dans Des Gosses et des Bonshommes.

L’Eclair Comtois, 5 décembre 1922

Déjà parue dans l’Excelsior du 27 février 1922, cette publicité pour les pâtes Regnauld est reprise dans l’Eclair Comtois du 5 décembre de la même année et la Dépêche Républicaine du 13 décembre. Ces dessins paraissaient souvent d’abord dans un journal parisien ou national ; le laboratoire pharmaceutique rentabilisait son investissement ensuite en province. Celui-ci dégouline de bonté avec le bon médecin déjà mis en scène dans la publicité précédente

Pour le même produit, Poulbot fit d’autres dessins. Une bande de galopins se baigne sans crainte du froid grâce à ces pâtes de gomme arabique (Eclair Comtois du 5 janvier 1923). Il oppose aussi deux garçons mal vêtus pour l’hiver à une fillette richement et chaudement habillée, mais ne disposant pas, comme eux, de pâtes Regnauld (Eclair Comtois du 25 décembre 1922).  

La Dépêche Républicaine, 16 septembre 1922

Le 16 septembre 1922, dans la Dépêche Républicaine, Poulbot vante le Quinium Labarraque, un fortifiant, et il lui est aisé d’en incarner les effets à travers des enfants devenus forts de foire grâce à ce médicament. Il est dans son registre habituel quand il dessine ci-contre un garnement tordant un bec de gaz. Le vandalisme du mobilier urbain n’est pas propre à nos jours. 

La Dépêche Républicaine, 9 décembre 1922.

L’autoplasme, un cataplasme qui pouvait atténuer les effets d’une bronchite et les points de douleur rhumatismale, était aussi un produit de la Maison Frère. 

À deux enfants qui jouent en se travestissant en adultes, il fait dire à la fillette jouant la maman : "voilà docteur, ma fille a des douleurs. "       "– Mettez-lui un autoplasme comme à grand-père" répond le garçon-médecin (la Dépêche Républicaine du 9 décembre 1922). La même publicité paraissait dans l’Eclair Comtois du 15 décembre 1922

La Dépêche Républicaine, 13 janvier 1923

On n’est jamais aussi satisfait d’un dessin de Poulbot que lorsqu’il met en scène les pitreries expérimentales des garnements. Le garçon, qui prend soin de ne pas mouiller ses chaussures, patauge allégrement, alors qu’une fillette sérieuse lui répète une mise en garde toute maternelle. L’Autoplasme devient le remède contre les effets indésirables de cette gaminerie (La Dépêche Républicaine du 13 janvier 1923). 

La Dépêche Républicaine, 22 décembre 1922

Autant préconiser l’usage du Dentol avait-il un effet préventif pour la santé des dents, autant était-il plus discutable de faire croire à des parents que le charbon Belloc ou l’Autoplasme pouvaient être utilisés sans risques par toute la famille. Les laboratoires pharmaceutiques étaient déjà soucieux de la qualité de leurs produits et en faisaient enregistrer officiellement la formule, mais même s’il existait une « police des remèdes », les précautions d’usage et les contrôles manquaient pour les spécialités commerciales.  

La Bibliothèque d’étude et de conservation dispose aussi de recueils de dessins de Francisque Poulbot. Des Gosses et des Bonshommes, publié en 1917, contient cent de ses meilleurs dessins de guerre. Il est suivi par un autre recueil en 1918, Encore des Gosses et des Bonshommes, avec la véritable histoire de Nénette et Rintintin. 

Des Gosses et des bonhommes, 1917 - BM 304316

La propagande anti-allemande, anti-boche, d’un patriotisme parfois bon enfant, parfois haineux, souvent outrancier, correspond à ce que l’on attendait de l’auteur dans ce contexte de guerre. Mais les thèmes abordés vont bien au-delà et peu d’aspects du conflit sont ignorés. Les atrocités, les destructions, les conditions de vie à l’arrière et au front sont restituées de façons tendres, parfois légères à travers des garnements ou, au contraire, de façons tristes à travers des enfants tôt mûris par les drames. 

 « C’était là notre maison » dit une grande fille portant un bébé, à son frère à ses côtés. Près de la maison détruite, une tombe laisse entendre que l’un des parents a été tué et que ces trois enfants sont orphelins. La charge des plus petits repose sur l'aînée.

L'image à la loupe (Internet Archive)

Des Gosses et des bonhommes, 1917 - BM 304316

Avec légèreté, malgré la gravité du sujet des bombardements de villes, Poulbot évoque les zeppelins impressionnants et inquiétants et ici utilisés comme alibi par un couple de gosses touchés par leurs premiers émois amoureux. Sont ainsi mêlées les premières émotions entre garçon et fille au drame de la guerre, lorsqu’une mère surprend son fils avec une gamine dans une cave « Ben quoi ! On fait pas d’mal. On joue au zeppelin ». 

Avec Nénette et Rintintin, ses poupées fétiches, Poulbot est de plus en plus connu hors de Paris à la fin de la première guerre mondiale.

L'image à la loupe (Internet Archive)

La Grimace, 31 mars 1918, source : gallica.bnf.fr

Même s’il fit quelques dessins ne représentant que des adultes, les gamins de Poulbot restent sa marque de fabrique originale et durable. Le nom du dessinateur est devenu une antonomase. Et la lecture de journaux locaux aux textes serrés, peu aérés, sur six colonnes par page, s’égaye soudainement quand on les rencontre avec cet humour sans âge et si plaisant. 

« Monsieur Poulbot, faites moi donc un gosse ! » cette expression à double sens (quiproquo grivois comme on les aimait à l’époque) était comprise par beaucoup d’adultes tant les dessins de l’auteur étaient populaires. Et parce que la dépopulation hantait les autorités françaises, Marcel Péni écrivit, en mars 1918, un poème intitulé : À Poulbot, moyen infaillible d’arrêter le dépeuplement, dans la Grimace du 31 mars 1918

Bernard Jacquet

Pour aller plus loin : 

Retour vers la page « A la loupe » 

Retour vers la page d'accueil de Mémoire vive

Ce site utilise des cookies techniques nécessaires à son bon fonctionnement. Ils ne contiennent aucune donnée personnelle et sont exemptés de consentements (Article 82 de la loi Informatique et Libertés).

Vous pouvez consulter la politique de confidentialité sur le lien ci-dessous.