« A la loupe » (2021)
Le passé des Passages, 2 000 ans d’un quartier commerçant
Une fouille archéologique d’exception
L’actuel Ilot Pasteur fit l’objet d’une importante investigation archéologique entre 2010 et 2011 (Fouille en partenariat Inrap/SMAP ; resp. d’opération : Claudine Munier, Smap-Besançon).
Cette opération d’archéologie préventive préalable à la réhabilitation du site en centre commercial, incluant le creusement d’un silo pour un parking souterrain, a permis la reconnaissance d’une succession d’occupations humaines couvrant 2 000 ans d’histoire, dont les résultats firent l’objets d’une exposition au Musée des beaux-arts et d'archéologie de septembre 2020 à mars 2021, présentant le mobilier de ces fouilles, désormais propriété de la Ville de Besançon.
Les éléments présentés ici sont issus des études menée notamment par C. Munier (Smap, Besançon) ; Ch. Gaston (Inrap) ; V. Viscusi (Inrap) et V. Chevasu (Doctorant, UFC), qu’ils soient ici sincèrement remerciés.
1. Un quartier antique créé ex-nihilo

Le site ne présente que quelques vestiges ténus d’occupations gauloises : le secteur est marécageux et ne semble pas propice à une occupation pérenne. Cependant, dès les années 40 ap. J.C., un quartier se développe, structuré autour d’une rue.
La création, ex-nihilo de ce secteur indique une volonté (politique) forte d’urbaniser un secteur stratégique situé à l’entrée de la boucle, à proximité à la fois du pont Battant et du cardo. Pour ce faire, il a fallu construire un ensemble de structures permettant de drainer l’eau omniprésente, notamment par le creusement de nombreux puisards. Par ailleurs, des éléments de sculptures et de trois mausolées furent découverts recyclés en moellons de fondations de trois bâtiments. Le fragment de tête d’une sculpture monumentale en marbre de Carrare découvert recyclé dans le un mur de fondation de la parcelle 6 intrigue, il s’agit peut-être d’une représentation d’Antonia Minor, que les constructeurs ont retaillé dans le but d’en faire un élément d’architecture.
2. Le dynamisme du quartier antique

Le quartier se structure autour d’une rue. De part et d’autre de cette dernière prennent place des habitations : les espaces bâtis ouvrent sur la rue, dont une majorité possèdent des caves, tandis que qu’à l’arrière s’ouvrent des cours et des jardins à vocation artisanales.
De nombreux vestiges attestent d’une intense activité commerciale, en particulier des commerces de bouche, à l’instar d’un fumoir/saloir mis au jour dans la parcelle 4, d’une boulangerie et des activités de meunerie. L’ensemble des céramiques retrouvées dans le cellier de la parcelle 10 invite à penser à la présence d’une auberge.

La présence d’une douzaine de plats importés de Tunisie, retrouvés dans une fosse de la Domus, une demeure aristocratique possédant péristyle et balnéaire privatif qui ouvrait probablement sur une rue donnant sur le Doubs (parcelle 11), donne à voir par ailleurs la continuité de ce dynamisme jusque durant le IIIe siècle.
3. Un Moyen Âge en clair-obscur

Entre le IVe et le VIIe siècle, l’ilot semble être abandonné, c’est dans cette friche que s’installe une petite nécropole isolée médiévale. Le secteur sera réinvesti – de façon durable – à partir du XIIe siècle.

L’emprise de la fouille se trouve en cœur d’îlot, donc dans les cours et les jardins des bâtiments donnant sur les rues (grande rue et rue du Loup). Quelques activités artisanales, notamment métallurgiques, ont pu être mises en évidence dans ces espaces.
Parmi les structures médiévales une citerne retient l’attention. En effet le milieu anaérobie a permis la conservation de mobilier en matériau organique (épi de faîtage en chêne, élément de harnachement équestre prestigieux) ainsi qu’un étui à besicles en laiton (?), dont le motif figuré, un lion couché surmontant un courtil, est très intéressant bien que son interprétation soit difficile du fait qu’il ne corresponde à aucun motif héraldique connu.
La richesse du mobilier de cette citerne dénote du statut social élevé d’une partie des habitants du quartier, alors rattaché à la bannière du Bourg. D’autre part, une façade de la rue du loup, datée du XIIIe siècle, ayant fait l’objet d’une opération d’archéologie du bâti, constitue le bâtiment civil le plus ancien actuellement connu à Besançon, et pourrait correspondre au siège de la Vicomté.
4. Le XVIIIe siècle des hôtels particuliers

Les constructions médiévales furent, sur le site de Pasteur comme dans l’ensemble de la ville de Besançon, estompées par le grand mouvement d’urbanisme du XVIIIe siècle. En effet, l’emprise du site se trouve très exactement sur les jardins de l’hôtel particulier appartenant au début du XVIIIe siècle à Jean-Baptiste Mignot de la Balme.
À partir de 1717, le bâtiment connaîtra un destin singulier car il sera loué par la ville pour devenir le siège de l’Intendance de Franche-Comté jusqu’en 1778. L’hôtel abrite l’Intendant ainsi que sa famille et ses serviteurs, l’organisation du bâtiment nous est connue par un plan daté de 1754 conservé aux archives départementales. Quatre corps de bâtiments sur deux étages s’organisent autour d’une cour donnant sur la grande rue. Ces bâtiments accueillent les bureaux, les salles de réception ainsi que les logements particuliers de l’intendant et de sa famille. A l’arrière, se trouve une seconde cour dédiée aux jardins et aux dépendances.
Bien que le plan de 1754 décrive les fonctions des différentes parties, l’opération de fouille a permis de compléter ces données. C’est le cas de la structure maçonnée à sa base et au profil légèrement tronconique qui pourrait, selon toute évidence, être interprétée comme une glacière. Un type de construction fréquente dans les demeures aristocratiques du XVIIe et du XVIIIe siècle, permettant la conservation de la glace pour la conservation des denrées et la confection de rafraichissements.

Dans le troisième quart du XVIIIe siècle, le bâtiment présente de nombreux problèmes d’entretien, la vétusté impose donc de trouver un nouveau logement à l’Intendant. C.-A. de Lacoré lance la construction de la « Nouvelle intendance » en 1769-1770 à l’extrémité de l’actuelle rue Ch. Nodier (actuelle Préfecture du Doubs).
5. Les XIXe et XXe siècles : l’archéologie commence hier

L’Ilot pasteur, déjà très construit, ne subit pas de modifications majeures au XIXe siècle et les créations architecturales des XIXe et XXe siècles sont rares. Durant cette période, le quartier se caractérise par une intense activité commerciale, et plus marginalement artisanale : banque, chapelier, vendeur de parapluie et une pharmacie y sont bien attestés. Les cafés, bars et restaurants sont également bien représentés.
Entre 1820 et 1910, une partie de l’ilot devient la propriété de la famille Veil-Picard. Originaire du Haut-Rhin, Aron Veil-Picard s’installe d’abord comme marchand de textiles avant de fonder une banque à son nom en 1846 ; sa rapide fortune lui permet d’acquérir en 1836 la « vieille intendance », puis, jusqu’en 1872, plusieurs autres bâtiment formant ainsi un formidable ensemble foncier de la grande rue à la rue Pasteur et la rue du Lycée.
Cet ensemble foncier devient, dans la première moitié du XXe siècle, le siège d’une activité industrielle, notamment textile sous la houlette de l’entreprise Weil qui construit plusieurs ateliers à l’arrière des numéros 10, 12 et 14 de la grande rue. L’entreprise compte quelque 200 ouvriers dans les années 1920.

L’archéologie complète singulièrement l’image de ce quartier. Ainsi, une cave a été mise au jour sur l’emprise de la fouille. La structure presque trapézoïdale couvre une surface de 6,5m², cette cave est comblée au début du XXe siècle et propose un condensé des activités commerciales de la rue adjacente : sur cent récipients en verre, quatre-vingt-dix concernent le domaine du stockage alimentaire et pharmaceutique, les quelques 2 300 fragments de récipients en céramique correspondent à des céramiques de table et culinaire. Il semble donc que cette cave fut utilisée comme poubelle collective aux commerces se trouvant à proximité. Bien que la date définitive d’abandon de cette cave ne soit pas connue avec précision, elle semble coïncider avec l’achat de la propriété par les frères Weil en 1905.
La monnaie de 100 Fr., datée de 1956, demeure l’élément le plus récent découvert sur le site démontrant que l’archéologie commence hier.
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