« A la loupe » (2023)
Billets de nécessité : la considérable collection de Charles Clerc
Le Musée du Temps de Besançon détient une étonnante collection d’environ 4 000 billets de nécessité datant de 1914 à 1924 et provenant du legs de Charles Clerc (1883 – 1948).
Charles Clerc est né à Lure (Haute-Saône) où son père exerce la fonction de juge. Il effectue des études de droit à Dijon puis travaille comme imprimeur à Paris, puis en tant qu’inspecteur aux assurances sociales.
Par son testament de 1945, il lègue toute sa collection à la ville de Besançon, composée de plusieurs milliers d’objets (estampes, dessins, livres, monnaies, timbres, objets liés à la Première Guerre mondiale, minéraux, etc…) Le tout est actuellement réparti entre la Bibliothèque municipale, le Musée du Temps et le Museum d’histoire naturelle.
La collection de billets de nécessité du Musée du Temps est très variée. On retrouve principalement des billets français, autrichiens et allemands et, dans une moindre mesure, des billets d’autres pays d’Europe de l’Ouest, d’Europe de l’Est et d’Afrique.
L’urgence d’une monnaie provisoire
Dès le début du conflit en 1914, différents états ont pris les devants en émettant des monnaies de nécessité afin d’éviter une crise économique. En France, le 5 août, soit deux jours après la déclaration de guerre de l’Allemagne, l’état émet un décret instaurant le cours forcé du franc. Le système monétaire n’est donc plus fondé sur l’or. Cela permet l’impression de billets en masse, dont la valeur affichée est garantie par l’Etat.
En France, cette monnaie parallèle et provisoire prend la forme de bons émis majoritairement par les Chambres de commerce, mais aussi par de nombreuses municipalités et quelques sociétés industrielles. Cette monnaie permet aussi d’empêcher la thésaurisation des pièces de monnaie officielles. Leur valeur faciale était de 5, 10, 50 centimes et de 1 et 2 francs. A la fin de la Première Guerre mondiale, les pays vont mettre du temps à stabiliser leur système monétaire et en France les billets de nécessité seront émis jusqu’en 1924.
Une utilisation règlementée
Pour éviter toute épargne, les billets ont une durée d’utilisation limitée. La population continue ainsi d’effectuer des transactions, malgré la disette de la monnaie nationale en cours. Ces monnaies sont utilisables sur un territoire restreint et sont échangeables dans les banques. Dans de rares cas, les dates de validité ou les zones d’utilisation sont modifiées d’un coup de tampon. Exemple avec le tampon autorisant l’utilisation du bon de la Chambre de commerce de Belfort en Alsace-Lorraine, nouvellement rattachée à la France.
Un style à la française
La collection de billets français comprend majoritairement des bons de Chambres de commerce (258) et quelques bons municipaux (49). Le style des billets est assez homogène et reflète parfaitement la politique d’uniformisation de la IIIe république. Ils sont en règle générale caractérisés par une frise, soit géométrique, soit végétale, ou par un encadrement architectural, un cartouche. Les armoiries de la ville apparaissent quelquefois.
La représentation de monuments et artisanats locaux ajoute une touche patrimoniale et nationaliste voulue par la politique de l’époque. On retrouve souvent la présence du caducée, attribut d’Hermès, dieu du commerce, ainsi que de nombreuses allégories de la prospérité et de l’abondance. L’esthétisme des billets est tout à fait représentatif de cette période charnière entre la fin de l’Art nouveau (1880-1910) et le début de l’Art déco (1910-1930). Cela prend la forme d’un étonnant mélange composé à la fois de volutes ou formes végétales et de formes géométriques.
Le « Notgeld »
En Allemagne et en Autriche, le terme général est « Notgeld » que l’on traduit par « monnaie d’urgence ». Les billets prennent aussi le nom de « Gutschein » (bon) ou « Kassenschein » (reçu).
Allemagne : évolution du discours
Le Notgeld a été mis en circulation en Allemagne dès le 31 juillet 1914. De style très sobre au départ, les billets, à la fin de la guerre et précisément à partir de 1919, se chargent de représentations beaucoup plus esthétiques et colorées afin de donner une image positive et fédératrice après la défaite. Malgré le retour de la monnaie nationale, les organismes émetteurs, s’étant aperçu de l’engouement des collectionneurs, ont continué l’impression, qui fut à son apogée en 1921 avec les « Serienschein » (billets de série), que l’on retrouve aussi en Autriche. Les billets représentent souvent des monuments locaux, des paysages et des scènes folkloriques ou historiques comme ici avec la représentation de la christianisation de la Saxe par Charlemagne en 776.
Hétéroclisme et esthétisme
Les représentations recréent souvent une ambiance bucolique et paisible, loin des fracas de la guerre, encore présents dans les mémoires. L’accent est parfois mis sur le passé glorieux et le riche patrimoine culturel allemand. L’unification monétaire et politique de l’Allemagne est seulement achevée depuis 1871 et la politique de centralisation est encore à ses débuts, d’où l’immense variété de Notgeld. Leurs dimensions, couleurs, typographies ne sont pas régies par un pouvoir central mais dépendent des municipalités, banques ou entreprises.
Les graveurs locaux s’inspirent de différents styles : néogothique, Jugendstil, avant-gardiste et Art déco. Aussi, ils sont nombreux à utiliser l’écriture gothique, même si certains, dans le même temps, prônent le romain. Les billets allemands comme autrichiens sont réalisés comme de petites œuvres d’art, mettant presque au second plan la valeur faciale et l’intérêt premier de l’objet. A partir de 1922, un type particulier de billet appelé « Reutergeld » a été conçu spécialement pour les collectionneurs. Ce billet est caractérisé par des couleurs vives et chaudes.
Le cas de l’Autriche
La couronne austro-hongroise, monnaie officielle, est restée en place jusqu’en 1924. Avant et pendant la guerre, le système monétaire d’Autriche-Hongrie n'était pas fondé sur l’or, ce qui limitait le risque d’une crise monétaire et n’obligeait pas à l’émission de monnaie d’urgence. En revanche, dès la fin de la guerre, l’inflation est à son niveau le plus haut sous la nouvelle République d’Autriche allemande (1918-1919). A l’été 1919, les premières émissions de monnaies d’urgence font alors leur apparition.
Puis, c’est sous la République d’Autriche (1919-1938) que les monnaies de nécessité vont être émises, principalement dans les Lands de Haute et Basse-Autriche ainsi que dans des villes du Tyrol, de Styrie et à Salzbourg. Les dates d'émissions des billets se situent entre 1919 et 1922.
Tout comme en Allemagne, les collectionneurs sont friands de ces billets et de nombreuses communes vont saisir l’opportunité. Les fonds collectés des ventes servent alors au budget municipal. Pour rendre les billets encore plus attirants, certaines municipalités font appel à des artistes renommés.
Les billets autrichiens ne reflètent aucun discours particulier. Il s’agit de thèmes très simples et assez redondants comme des vues d’église, de village, de château ou de paysage de montagne. Toujours dans des couleurs assez pâles et dont les dessins laissent paraître les traits bruts des graveurs.
La riche collection du Musée du Temps permet d’appréhender cette période historique d’un point de vue original. Elle témoigne de l’histoire monétaire mais aussi idéologique et politique de certains pays d’Europe. Enfin, la variété des billets manifeste l’éclectisme des styles pour une même époque.
Baptiste BRASLERET
Pour aller plus loin…
BELLON Charlotte, « La stabilité monétaire comme culture ou comment penser l’ordre monétaire au prisme de la culture ? L’exemple allemand », Revue Interventions économiques, 2018
CORTAT Matthieu, "« Monnaie de nécessité » et Notgeld : la fabrique des identités typographiques nationales" In Les éphémères et l’événement. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2018, BM 345841
DRUELLE-KORN Clotilde, "« Du papier, de grâce du papier pour l’amour de Dieu. » Le ministère du Commerce au secours de la circulation monétaire pendant la Grande Guerre : monnaies de nécessité consulaires et chèques postaux" In La mobilisation financière pendant la Grande Guerre : Le front financier, un troisième front. Paris : Institut de la gestion publique et du développement économique, 2015
SORIA Audrey, « Les monnaies de nécessité à Lyon (1914-1922) », Revue européenne des sciences sociales, 2007
Retour vers la page « A la loupe »
Retour vers la page d'accueil de Mémoire vive