« A la loupe » (2022)
Les saltimbanques s’affichent !
De la collecte à l’exposition Saltimbanques !
du 18 juin au 1er octobre 2022 au Musée comtois
Le Musée comtois, situé à la citadelle de Besançon, présente dans son parcours permanent une exceptionnelle collection de marionnettes. Celle-ci illustre l’engouement local pour cet art du spectacle vivant, aux forts accents satiriques. Rare et spécifique à la région, cette collection montre la richesse de la création et de la liberté d’expression, chères à l’esprit franc-comtois.
Parmi cette collection figure celle de Jean-François Brun, saltimbanque, actif de 1844 à 1892, voyageant sur les routes de Franche-Comté et alentours afin de se produire avec sa famille au sein des foires et des fêtes de villages. Un travail récent sur cette collection (conditionnement et étude des décors de théâtre de marionnettes) fut un axe de réflexion fort pour amorcer le projet de cette exposition.
Le second point de départ de l’exposition Saltimbanques ! est une enquête de terrain autour des arts de la marionnette au Théâtre des Manches à Balais, une compagnie bisontine fondée par Danielle et Jean-René Bouvret en 1973. À force de tendre le micro, d’ouvrir des cartons, de fouiller dans les archives, la collecte de mémoires a conduit l’équipe du musée sur des chemins buissonniers, à la rencontre d’une génération qui a réinventé l’imagerie des saltimbanques d’autrefois, en lui insufflant l’esprit de la révolution libertaire et utopiste de 1968.
Cette histoire régionale d’une incroyable richesse s’inscrit dans celle, plus large, des arts de la rue et de la piste. Jean-René Bouvret et Bernard Kudlak (co-fondateur du Cirque Plume) ont mis à disposition du musée de nombreuses affiches typographiées par les artistes de cette période. Ces affiches proviennent de leurs propres collections qui illustrent ce vent de liberté et de créativité dans « l’esprit du temps » (Bernard Kudlak).
L’Atelier du marché (1973-1979)
Danielle et Jean-René Bouvret jouent un rôle fédérateur dans ce mouvement grâce à leur personnalité ainsi qu’au local qu’ils ont occupé au rez-de-chaussée de l’ancien conservatoire de musique de Besançon, place de la Révolution.
Au gré des rencontres, ces gardiens des lieux montent le Théâtre des Manches à Balais. Ils accueillent des artistes de passage : Björn Fühler (marionnettiste), Rainer Wettler (l’homme-oiseau). Hubert-Félix Thiéfaine y joue son premier spectacle Comme un chien dans un cimetière.
Cette série d’affiches est de fabrication maison. Elles reprennent les codes du théâtre forain, dans l’esprit saltimbanque.
L’imagination au pouvoir !
Le Théâtre des Manches à Balais, actif de 1973 à 2015
Née en 1973, la compagnie s’inspire notamment du Bread and Puppet Theatre, un groupe radical new-yorkais dont les marionnettes géantes envahissent l’espace public. Elle revendique le droit de porter un regard critique sur notre monde, sortant ainsi le théâtre de marionnettes de la prison dorée des spectacles pour enfants.
Pour leur première création, Jean-René et Danielle Bouvret mettent en scène Ubu roi, pièce satirique d’Alfred Jarry, précurseur du théâtre de l’absurde. Ils sont accompagnés de Jacques Pagnot et d’Hubert-Félix Thiéfaine. L’ensemble des marionnettes est fabriqué à partir de manches à balais et d’objets détournés, donnant son nom à la troupe.
En 1978, accompagnés cette fois de Bernard Kudlak et de Guy Boley, les Manches à Balais adaptent le conte populaire Jean de l’Ours avec des marionnettes géantes.
« Et maintenant, public !… »

La Famille Barbizier, active de 1976 à 1981
Célèbre famille de saltimbanques de père en fils, de fils en père, de pire en pire, mais toujours de mieux en mieux… elle a tenté de plaire, de distraire et peut-être de nous instruire avec des numéros de cracheur de feu, de funambule, de jongleur, de magicien, de musicien… et c’est déjà pas mal !
La Famille Barbizier réunit deux copains : Guy Boley, ancien gymnaste, danseur de corde souple et cracheur de feu, et Bernard Kudlak, sabotier reconverti en apprenti jongleur et cracheur de banania. La belle Ginou, infirmière des bobos du quotidien, se met à l’accordéon et à la caisse claire. Leurs numéros sont ponctués de fanfare et de baratin.
Le Cirque Amour : uto-piste !
En 1981, la Famille Barbizier donne naissance au cirque Amour… « à ne pas confondre avec Amar : c’est un cirque sans animaux » ! La tribu s’agrandit, placée sous la houlette de l’honorable Georges-Ferdinand, un ancêtre imaginaire dont le portrait accueille le public. Barbizier/Guy et Anastase/Nanard se donnent la réplique. Ginou, dite Pervenche, assure la partie musicale. Un couple d’acrobates s’associe à la troupe.
L’acquisition d’un chapiteau est un évènement, même si celui-ci est en véritable toile, ce qui le rend perméable aux intempéries. Les numéros issus de la rue sont scénarisés et développés davantage. De cette expérience libertaire et fulgurante demeurent les photographies de Marc Paygnard.
Barbizier le Magnifique (né en 1952)
Guy Boley s’élance seul sur le fil en 1982. Devenu funambule à grande hauteur sous le nom de Barbizier le Magnifique, il participe au Cirque aérien en 1984 aux côtés du Grand Céleste et du clown Branlotin, sous la houlette de Michel Crespin.
« Petit… tu es né saltimbanque »
La famille Pagnozoo, active depuis 1983.
La famille Pagnozoo va s’inspirer librement de l’imagerie des saltimbanques du Moyen-Age pour proposer au début des années 1980 des numéros « cuits, à cœur ou saignants, selon l’humeur du chef ».
Parents et enfants montent sur scène, reprenant à leur compte les codes des spectacles de foire, qu’ils n’hésitent pas à détourner : hercule et casseuse de briques, planche à clous et chèvre domptée, hamster savant… le tout sous les roulements de tambour et les vivats de la foule.

Le cirque Pagnozoo : femmes volantes et dresseurs de chapiteaux !
Les Pagnozoo peaufinent dans la rue leurs tours de saltimbanques, afin de financer peu à peu leur rêve de cirque équestre. En 1986, la famille se fixe en Haute-Saône et élargit le cheptel à une dizaine de chevaux. Elle achète un chapiteau pour les entraînements en 1992.
Les chevaux aiment leur métier, les Pagnozoo aussi ! C’est de cette symbiose que naît un esthétisme particulier, friand de formes nouvelles, tout en puisant dans les techniques de dressage et de voltige issues du cirque traditionnel. Les airs de Haute école se retrouvent ainsi dans des tableaux inspirés de l’univers pictural de Chagall. Le tout est entraîné par des compositions musicales inédites.
Proposant une alliance détonante entre ton décalé et goût du détournement, directement hérités des saltimbanques, et maniement des disciplines équestres dans leur dimension la plus onirique, les Pagnozoo élaborent des créations uniques, faisant se côtoyer danseuse à cheval et homme-oiseau, numéros de moutons, chèvres et poneys savants… ou encore hamster se prenant pour un lion.
L’envol d’une plume
En 1979, tout commence en fanfare, sur une péniche à Besançon. Quatre jeunes gens partagent le même désir de faire de leurs utopies une fête. La Fanfare Léa Traction puis la Gamelle aux étoiles réunissent une bande de baladins, qui jonglent et crachent le feu au rythme d’une samba déchaînée.
En 1983, ils sont neuf lorsqu’ils fondent le Cirque Plume : les deux frères Kudlak (Bernard et Pierre), Hervé Canaud, Michèle Faivre, Vincent Filliozat, Jean-Marie Jacquet, Jacques Marquès, Brigitte Sepaser et le compositeur Robert Miny.

En décembre, ils créent sous le chapiteau du Théâtre des Manches à Balais leur premier spectacle : Amour, jonglage et falbalas.
Sans le savoir, ils contribuent à l’invention d’un nouveau cirque, où toutes les formes se rencontrent : arts de la piste, comédie, musique, danse, mime, café-théâtre… dans leurs formes les plus traditionnelles comme les plus modernes.
Du bricolage des débuts au pilotage d’une véritable entreprise culturelle, c’est un long chemin qui va conduire le Cirque Plume de sa Franche-Comté natale aux quatre coins de l’Europe, avant de tirer sa dernière révérence en 2020.
« À l’époque, on ne savait rien faire, on n’avait aucune technique. On apprenait en faisant. On marchait sur du verre pilé, sur une planche à clous, on crachait du feu… On n’avait pas de place dans un lieu officiel. On devait trouver un endroit vierge et prometteur. Ça a été le cirque. » Bernard Kudlak
Place au festival !
De la Falaise des Fous aux Fous de la Falaise
En septembre 1980, 200 artistes se donnent rendez-vous au lac de Chalain, dans le Jura. Devant plus de 4 000 spectateurs, ils proposent 65 spectacles joués sans interruption durant 36 heures. C’est la Falaise des Fous. Cet événement majeur s’inscrit dans le sillage d’autres expériences pionnières, conduites entre 1972 et 1977 : Aix ville ouverte aux saltimbanques et Les Ateliers publics à Manosque, sous la houlette de Jean Digne, ainsi que le festival du Mime Duval à Padirac.
La Famille Barbizier, le Théâtre de l’Unité, les Manches à Balais sont invités par Michel Crespin à se produire à Chalain, avec tant d’autres « marionnettistes géants, clowns cinglés, constructeurs d’engins bizarres et montreurs d’images ». La Falaise des Fous est un festival fondateur, acteur du renouveau des arts de la rue : il permet à de nombreux artistes alors émergents de se connaître et de se reconnaître, de se structurer en mouvement, alors que les pouvoirs publics boudent largement le théâtre de rue et son univers hors cadre.
Collection d’affiches d’artistes qui se sont produits à La Falaise des Fous en septembre 1980 :
Michel Brachet, dit le Diable blanc (1938-1982), et Philippe Petit (connu pour sa traversée entre les tours jumelles du World Trade Center) sont les funambules à grande hauteur les plus célèbres des années 1970.
Lors de la Falaise des Fous, l'ascension du Diable blanc au son des fanfares est l’un des moments marquants du festival. Cette expérience influencera durablement deux futurs funambules francs-comtois : Michel Menin et Guy Boley.
Le Théâtre à Bretelle, fondé en 1977 par Anne Quesemand et Laurent Berman à Paris, mélange images, musique et histoires. Ces affiches ont été réalisées par Laurent Berman, architecte de formation et dessinateur.
Le Théâtre de la manivelle réunit Jean-Michel Vercoutter, Catherine Humbert et Pierre Sauvageot.
D’abord groupe de fanfare, ils deviennent théâtre d’images et sont influencés par le Bread and Puppet Theatre qui apporte en France la technique de la crankie box en spectacle de rue.
Le Charivari-Monstre propose des manèges et des marionnettes foraines. Cette affiche s’inspire de gravures anciennes d’origine anglaise avec parades d’animaux.
La compagnie de clown Blaguebolle est créée à Marseille par Bernard Palmi en 1974.
Cette affiche a été réalisée à partir d’un cliché d’Eric Travers.
Rétrospectivement, certains reprochent à Michel Crespin « d’avoir troqué subversion contre subvention et d’avoir participé aux phénomènes de festivalisation ». Il n’en demeure pas moins que cet évènement marque un virage important pour les compagnies qui suivront.
Ainsi, les Folles échappées des Fous de la Falaise sont conçues en 2020 comme un clin d’œil au rassemblement originel : elles réunissent 50 artistes, pour 5 transhumances à travers plus de 20 villages du Jura, avant un grand final au bord du lac de Chalain. Cette fête itinérante est orchestrée par le collectif la Francomtoise de Rue à la manière d’une tournée, entre retour aux sources et expérimentation, favorisant la rencontre directe avec le public.
Il s’agit pour les compagnies d’éprouver d’autres formes que celle du festival, largement institutionnalisé depuis, et de s’interroger sur l’héritage des « Saltimbanks réunis » de la Falaise des Fous : comment dépasser ce modèle 40 ans plus tard, dans un contexte social différent ?
« Lors de la Falaise des Fous, évènement qui, en 1980, a contribué à la reconnaissance des arts de la rue, Michel Crespin, figure charismatique, y fêtait ses 40 ans… Et cette année [2020], cela fait pile 40 ans », Stéphanie Ruffier.
Marie Boley, Aurélie Carré, Adrien Goisseaud et Mathilde Rivet
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