« A la loupe » (2020)
Grottes et cavernes : un patrimoine naturel et culturel universel (1)
La grotte est à la fois réalité géologique immédiatement appréhendable, et symbole très riche, source d’études et d’interprétations très variées. Elles sont multiformes : naturelles (en calcaire, de grès ou sous-glaciaires) ou artificielles (dans un but utilitaire ou artistique). Souvent elles sont un lieu de vie et ont même longtemps été l'abri privilégié de l'homme, et le restent parfois.
Au-delà de sa fonction strictement utilitaire (lieu refuge), elle mobilise des pans entiers de l’imaginaire. Pans que l’homme n’a cessé d’associer, lorsqu’il se fait explorateur, mystique, artiste, philosophe, romancier, architecte, musicien, etc.
Longtemps lieux exclusivement dédiés au sacré, souvents interdits, les grottes sont ensuite devenues en Europe à partir de la Renaissance un sujet de curiosité scientifique ; artificielles, elles redeviennent des éléments de décor pour jardins et scènes d’opéras et de théâtres.
La Franche-Comté est chanceuse : c’est un territoire privilégié, riche en grottes, cavernes, gouffres, fruits de conditions idéales : des précipitations assez importantes et une géologie à dominante karstique. Près de 9000 grottes y sont répertoriées !
1. Grottes naturelles en Franche-Comté

1.1 Osselle : ses galeries, ses ours
Le plus bel ensemble de galeries de la région est celui d’Osselle.
Découverte au XIIIe siècle, la grotte, qui se visite depuis 1504, est avec la grotte d'Antiparos (en Grèce) la plus ancienne caverne touristique connue. La majeure partie de ses galeries comporte de nombreuses concrétions calcaires, mais il existe aussi une zone sèche, où le sol moins poreux empêche les infiltrations d'eau et donc la formation des concrétions. Cette partie sèche a servi de lieu de fête au cours du XVIIIe siècle, fêtes auxquelles Voltaire aurait participé plusieurs fois.
Durant la Révolution française elle a servi de refuge à des prêtres réfractaires pourchassés et on peut toujours y voir un autel d'argile qui leur suffisait pour lire la messe.

Osselle intéresse pour sa beauté. Le Jurassique, période marquée par le dépôt d’épaisses couches calcaires, allait permettre, des millions d’années plus tard, la formation de la grotte. La richesse du sous-sol en sels de fer, de cuivre et de manganèse est à l’origine des superbes colorations qui tapissent les parois et se cristallisent sur les stalagmites, colonnes et draperies.
La grotte est également importante pour ses richesses paléontologiques, qui lui ont donné une réputation mondiale. En 1826, le géologue et paléontologue anglais Buckland mettait au jour le premier squelette complet d’ours des cavernes. Voltaire puis Cuvier, Silliman dans le Journal américain des Sciences et des arts en Juillet 1828 et la Société Royale de Londres quelques mois plus tard allaient encore accroître sa renommée.
La grotte d'Osselle est la plus importante nécropole mondiale d'ours des cavernes : on y a retrouvé près de 3000 squelettes. Si les ours ont disparu, on y trouve des colonies de pipistrelles (espèce de chauve-souris).

1.2. Le Gour de Conche de Courbet
Peint par Gustave Courbet en 1864, le Gour de Conche est un site typique du Jura, près de Salins-les-Bains. Le ruisseau a creusé son lit dans les calcaires du jurassique supérieur qui affleurent dans la région. L'eau a creusé un petit canyon et, au niveau du Gour de Conche, forme une cascade d'une hauteur de 17 m. Un peu en contrebas, une grotte constitue une exsurgence des eaux souterraines qui, lors de fortes pluies, viennent gonfler le ruisseau.
Ce tableau est l’un de ceux dont la source d’inspiration pour Courbet est la nature sauvage, fantastique avec ses roches gigantesques, ses gouffres effrayants, ses eaux ruisselantes et sombres. Son désir était de montrer un lieu inexploré, loin de toutes formes de modernités.
Courbet a peint d’autres tableaux dans la même veine : La grotte Sarrazine, 1864 (Getty Museum) ; La Source de La Loue, 1864, (The Metropolitan Museum of Art) ; Source de La Loue, 1864 (Kunsthalle Museum).

1.3. Grotte de la glacière (Chaux-les-Passavant)
Cette grotte présente un phénomène unique en France. Aucun autre endroit, en dehors des montagnes à haute altitude, ne présente une telle accumulation de glace durant toute l'année.
Des outils de l'âge du bronze, retrouvés dans la grotte, attestent qu'elle était occupée depuis 2000 ans av. J.-C. Après avoir servi de congélateur naturel durant le Moyen-âge, la glace fut exploitée par les moines de l'abbaye de la Grâce-Dieu à partir du XVIe siècle.
Durant le XVIIe siècle, elle servit de refuge aux habitants de la région fuyant les exactions guerrières. Au cours du XIXe siècle, les habitants exploitèrent la glace en fournissant les hôpitaux, les brasseries et les fromageries.
La formation de la glace a longtemps été un mystère, avant d'être attribué à un courant d'air froid circulant dans la grotte.

1.4. Grottes refuges : Rivotte et grottes Saint Léonard à Besançon
Réalité ancestrale universelle : la grotte est un refuge. Il peut s’agir d’un lieu de dernier choix pour les plus démunis Ainsi à Besançon (quartier Rivotte), une grotte aisément accessible sert parfois de lieu de « squat » (ici en novembre 1963).

La grotte peut à l’inverse être un lieu de refuge choisi, dans une démarche spirituelle, pour fuir le monde. Dans le secteur de la Chapelle-des-Buis les grottes Saint-Léonard portent le nom d’un ermite qui aurait vécu ici au Ve siècle.
La grotte inférieure est fermée au public depuis 1995. Elle abrite plusieurs colonies de chauves-souris.

1.5. La grotte des sportifs et des touristes au XXe siècle
Au XXe siècle l’exploration des grottes attire les sportifs et amateurs de spéléologie. Ici en octobre 1961 le Club Alpin Français dans la grotte de la Baume du Mont. Cette grotte est d'accès aisé grâce à l'installation d'une échelle fixe. Courbet, originaire du village voisin de Flagey y est venu peindre son nom dans la dernière salle.
Par ailleurs, même si les grottes se visitaient au XIXe siècle et avant, les grottes deviennent un véritable enjeu touristique et d’accueil du grand public (parfois au détriment des conditions de conservation, comme à Lascaux).
Ludovic CARREZ
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