« A la loupe » (2022)
L’hiver d’un magicien, le printemps d’un écrivain : Charles Nodier entre rêve et réalité
« Ici naquit Charles Nodier, 1780-1844. Écrivain romantique. Conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris et ami de Victor Hugo ». Ces quelques lignes sur la plaque apposée au n°7 de l'ancienne place Saint-Quentin à Besançon suffisent-elles ? Ne faudrait-il pas les compléter en précisant : « écrivain du fantastique », tant Nodier a fait pour l'émergence de ce genre ? Entre toutes les oeuvres de Nodier, les critiques ont depuis longtemps, et encore aujourd'hui, placé ses récits fantastiques devant la plupart de ses autres productions.
La Bibliothèque d'étude et de conservation abrite bien sûr nombre des ouvrages de l'auteur de « Smarra ou les démons de la nuit », ainsi que des livres rares et précieux lui ayant appartenu.
Mais pas seulement : y est également conservé L’hiver du magicien, court roman dont il n’est pas l’auteur... mais le héros.
Un ouvrage de Jérôme Sorre, publié en 2017 aux éditions La clef d'argent.
"L’HIVER DU MAGICIEN" : UN ROMAN D’INITIATION
L’Hiver du magicien n’est pas une biographie romancée :
« c’est bien un roman, écrit avec talent et dans un style incisif, qui exploite avec ingéniosité l’univers propre de Nodier. Le monde fictif dépeint par Jérôme Sorre est effectivement habilement nourri d’expériences que l’adulte Charles Nodier aura vécues ou ressenties, et qui peuvent pour partie expliquer à rebours – si l’on peut dire – son penchant pour le fantastique. » (Sébastien Vacelet).
« La scène est à Besançon en 1790.
Le petit Charles, à peine âgé de 10 ans, est le témoin puis l’acteur de phénomènes mystérieux et inquiétants qui vont forger sa personnalité et sa vision du monde. »
Alors qu’il inspecte l’église des Dames de Battant,
« retentit une voix d’outre-tombe qui le terrorise mais qui le conduira, poussé par la curiosité, à revenir dans cette église désaffectée pour découvrir la nature de cette manifestation fantomatique. »
A chaque visite « Charles s’aventure un peu plus au-devant de ce mystère : la voix qu’il entend est-elle celle d’un revenant ? Cet être surnaturel qui a aussi un corps, attire peu à peu à lui les bonnes grâces du garçon alors que ce dernier cherche à en savoir davantage à chacune de ses visites. Un lien se noue entre l’enfant et cette créature d’un autre espace-temps restée dans l’ombre. Cet homme étrange se dit magicien et enfermé dans l’endroit où il se trouve. » (S. Vacelet).
RÊVONS : POUR ÉVOQUER L’HIVER DU MAGICIEN, QUI DE MIEUX PLACÉ QUE SON HÉROS ?
Charles Nodier expira le 27 janvier 1844 vers sept heures du matin, hôtel de Sully à Paris ; il fut enterré divison 49 du cimetière du Père Lachaise. Son tombeau fut criblé de balles le 27 mai 1871 en fin d'après-midi : les derniers combats entre Versaillais et Fédérés acculés étaient acharnés. Ne trouvant dorénavant plus le repos, revenu parmi les mortels après une expédition jusqu'aux portes de la vie, Charles Nodier a aimablement répondu à nos questions au sujet de ce livre dont il est le héros.
Idée tirée par les cheveux ? Nullement puisque, membre de l’Académie française, il était par définition Immortel.

- Charles Nodier, comment avez-vous reçu ce roman ?
- Fort bien, puisque j'en suis, moi, le jeune héros ! Je suis revigoré par le portait qui est fait de moi et par l'idée que le public bisontin me reconnaisse un peu. Mr Sorre, je vous remercie.
Et je salue le crédo de la collection qui accueille ce texte :
« Parce qu'une histoire se déroule forcément quelque part, la collection LoKhaLe trouve son inspiration près de chez vous. Dans des lieux que vous connaissez bien. Autour de faits dont vous avez peut-être même entendu parler… »
Je suis touché par le parti pris d'ancrer cette histoire à Besançon, ma ville natale. Car, voyez-vous, je suis resté attaché à la ville dans laquelle mon grand-père, Joseph, s'était établi, de laquelle mon père (Antoine-Melchior) fut maire et où je conservai de solides amitiés.
Je le clame : ce récit est pour moi revivifiant. Comprenez ceci : en 2022 dans « ma » ville le public me connaît surtout pour la rue qui porte mon nom (et qui succéda à la Rue Neuve en 1881) ; et pour être né à moins d'une encablure de la pharmacie qui a vu naître mon jeune ami Hugo, autour du rondot Saint-Quentin. J'insiste donc : quel récit revivifiant et, qui plus est, fidèle !
- Fidèle ? Ce magicien, vous l’avez réellement…
- … Fidèle, absolument ! Pardon de vous couper. Mais oui, fidèle à mon caractère, fidèle au décor urbain bisontin, à l'atmosphère dégagée par ce moment chaotique. Mon Dieu ! Ces mois de convulsions révolutionnaires alors que je suis encore un enfant de 10 ans surtout préoccupé par ses études. Donc, de ce petit récit je retiens avec reconnaissance le subtil réalisme.

- Ce réalisme naît aussi des scènes situées dans l’église des Dames de Battant, n’est-ce-pas ?
- Tout à fait. C'est un choix intelligent que de situer le coeur du récit dans cet édifice dominant des alentours à l'allure encore campagnarde, édifice lui-même au coeur de la ville, rue des Granges, et - comme l'enfant que je suis en 1790 - atteint par les violences de l'époque.
Ce lieu qui commencait en 1790 à sortir de l'histoire, puisque abandonné et pillé, mais toujours remarquable de par une architecture qui semble être une réminiscence de Sainte-Marie des Fleurs à Florence.
Oui, cette église sert admirablement le récit dans sa dimension réaliste.
- Et dans sa dimension fantastique.
- Certes. Bien que je préfère parler de dimension créatrice qui permet aux lecteurs d’aujourd’hui de goûter à un phénomène rare : l’éclosion d’un écrivain.

- Vous, bibliophile exigeant, que pensez-vous de ce livre en tant qu’objet ?
- Je me garderai bien de le comparer aux précieux maroquins, éditions elzéviriennes et autres raretés que je me plaisais à collectionner avec passion.
Mais je suis séduit par la couverture réalisée par Mr Gontier, couleur pelliculée mat (c’est bien cela ?), montage de six images. A sa manière, par la réunion de ces vignettes, elle raconte, avant d'entrer dans le texte, ce beau printemps.
- Ce printemps ? Qu’entendez-vous par là ?
- Ce premier jour de printemps, le mien pardieu ! J’étais bien jeune, 10 ans à peine, et soudainement confronté à l’inexplicable. Au plus que naturel, au désordre des choses établies.
Et sachez que ce fut une veine. Adulte plein, je crains que ma réaction à cette rencontre ait été bien différente. Qu’il n’en aurait résulté guère d’élan créateur. A 10 ans, j’étais doté d'un esprit réceptif. Interrogez-vous, comme le fait Mr Sorre :
que se passe-t-il donc après l’enfance « pour que tout ce qui constitue le sel même de la vie, pour que ce don du merveilleux disparaisse ? »
- De cette couverture composite, quelle image retient le plus votre attention ?
- Oh, elles ont chacune une portée très significative :
- Moi-même immortalisé par un grand portraitiste (Paulin Guérin) ;
- Cette affirmation d’une simplicité désarmante : « Je m’appelle Charles », tirée d'un écrit de jeunesse resté à l'état de manuscrit ;
- La fameuse église des Dames de Battant et sa coupole (sous laquelle on peut à nouveau se tenir à l'intérieur de la librairie L'Intranquille) ;
- Ce gamin (Gavroche), emprunté à Victor, dans les ruines d’une église ;
- Cette montre à gousset et sa clef (je partage l'assertion d'H. P. Lovecraft : le combat contre le temps n'est-il pas le seul véritable sujet de roman ?) ;
- Ce magicien…

- … Ce magicien slovène contrôlant les éléments, dont l’image semble vous captiver plus que les autres ?
- C’est exact. Elle a le don de me troubler. Comme me troubla à vie mon expérience en Illyrie en 1813. Là-bas… les choses vues, entendues, sues ou devinées… Excusez-moi, je peine encore à prendre la mesure de ce que j’ai découvert (mais parfois fort heureusement seulement entr’aperçu) dans ces contrées orientales de l’empire napoléonien. Que ce soit dans quelque rue de Ljubljana ou au détour d’un chemin de campagne. Ces neuf mois aux marges de l'Europe familière m’ont plus façonné que les trente-trois premières années de mon existence.
- Il vous faut nous en dire plus…
- Je… Je dois l’avouer : même pour l’écrivain que je suis, il est difficile de mettre en mots ce que la Carniole a produit en moi. Vingt-trois ans après cet été 1790, je restais imprégné de l’esprit des Dames de Battant, qui n’avait jamais cessé de jouer sur mon rapport à la vérité et aux rèves, sur les autres plans de réalité vers lesquels je projetais mes désirs. Il y a du vrai dans cette phrase : « c’était tellement insensé qu’il lui était impossible de ne pas avoir envie d’y croire ».
- Vous ne nous en dévoilerez pas plus, même en 2022 ?
- Que non, car même après être allé jusqu'aux portes de la vie, je tremble. Sachez que la mort est miséricordieuse puisque l’on n’en revient pas ; mais celui qui revient, témoin hagard, des plus profonds recoins de la nuit, ne connaîtra plus jamais la paix. Oui, je cite à nouveau ce pauvre Howard, dont les trop lucides réflexions nuisent à mon sommeil. Je l'ai rencontré, lui, Gilgamesh et quelques autres, dans des limbes d'un mortel ennui.
- Lovecraft ? Gilgamesh ? Un roman de Robert Silverberg dans lequel vous n'apparaissez pas...
Chercheriez-vous à nous égarer ? Permettez-nous d’insister : rêve ? Réalité ? Quid de ce magicien ?
- Il paraît – selon l'ami Victor - que de mon temps je ressemblais à certains grands esprits par mon côté insouciant.
D’aucuns estiment que mes écrits établissaient des passerelles entre la vie et la mort, la réalité et le rêve, la raison et la folie.
Alors qui sait ?
Que chacun se fasse une première idée en lisant cet Hiver du magicien.
Je vous salue.
Á bientôt, monsieur Nodier.
Ludovic Carrez
POUR ALLER PLUS LOIN : publications en ligne et ouvrages disponibles à la Bibliothèque.
- Sur L'hiver du magicien :
Présentation par l'éditeur // La fiche du livre dans Noosfère // Ficini, Patryck. « Critique L'Hiver du Magicien - Sorre Jérôme - Sueurs Froides », 4 octobre 2017 // Vacelet, Sébastien. « Compte rendu », Cahiers d’études nodiéristes, n° 8, 2019 – 2, p. 211-216 // Leloup, Fabienne. « Charles Nodier vu par Jérôme Sorre : enfant prodige et "magicien" du romantisme », Blog Symboles et analogies, 2017 // « L’enfance fantastique de Charles Nodier », Le Progrès, 2018 // « Jérôme Sorre : L’hiver du magicien. Le voile est ténu entre le rêve et la réalité », Blog Les lectures de l'oncle Paul, 2017.
- Sur Nodier
Bozzetto, Roger. « Nodier et la théorie du fantastique », in : Europe, n°614-5, p. 70-78 ; et « Nodier, un fantastique de rêve », in Nodier, Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 1998 // Les Cahiers d'études nodiéristes (Cote BM PER.C.6659 2012 1) // Chestier, Alain. « Rêver la réalité chez Charles Nodier », 2017 (dans L'hiver du magicien) ; et Charles Nodier : du proscrit à l’immortel. Récit, Bière : Cabédita, 2015 (cote BM 340616) // Maixner, Rudolf. Charles Nodier et l'Illyrie, Paris : Didier, 1960 (Cote BM 600207.37) // Perković, Franka. Le Fantastique chez Charles Nodier, Université de Zadar, 2020 // Scanu, Ada Myriam. « Charles Nodier. Du Fantastique en littérature », 2004 // Zaragoza, Georges. Charles Nodier, le dériseur sensé, Paris : Klincksieck, 1992 (cote BM 319313).
Merci aux éditions La clef d'argent de nous avoir autorisé à reproduire des éléments de l'ouvrage.
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