« A la loupe » (2021)
Estampes, livres et cartes de la collection Michel et Christiane Jacquemin
Une donation pour deux
En 2020, le musée des beaux-arts et d’archéologie a reçu une donation de 600 estampes et quelques dessins de la part de Christiane Jacquemin, veuve du collectionneur Michel Jacquemin (Besançon, 1939-2009). Couvrant 5 siècles et rassemblant plus de 200 artistes, cette collection encyclopédique renouvelle la place de l’estampe au sein du cabinet des arts graphiques du musée, jusque-là dominé par les dessins.
Dans le même temps, la bibliothèque municipale recevait en don d’autres pans de la collection : 360 livres et 200 cartes géographiques anciennes. Embrassant la même période que les estampes, du XVIe au début du XXe siècle, la collection de livres et de cartes relève de trois domaines : l’histoire, le régionalisme comtois et les récits de voyage.
Passion discrète

Animé d’une immense curiosité, Michel Jacquemin rassembla toutes ces pièces avec la complicité de son épouse Christiane. Collectionnant les livres dès 1974-1975, il élargit ses centres d’intérêt à l’estampe à partir du milieu des années 1980, puis aux cartes géographiques anciennes dans les années 1990.
Si la bibliophilie de Michel Jacquemin était connue de tous, la collection d’estampes resta en revanche dans la stricte intimité du couple. Son décès en 2009 mit un terme à 35 ans d’un collectionnisme passionné.
L’eau-forte, « procédé des peintres »

Michel et Christiane Jacquemin eurent une prédilection pour la technique de gravure à l’eau-forte, qui consiste à dessiner avec une pointe sur une plaque de métal préalablement verni. Leur collection dessine ainsi une brève histoire de l’eau-forte, commençant au XVIIe siècle, à travers les noms de quelques grands artistes ayant expérimenté ce procédé.
En France, Jacques Callot fut le maître de cette technique, qu’il contribua à perfectionner en utilisant un vernis plus dur, permettant des traits fins et précis. Claude Gellée, dit le Lorrain, et Anthony van Dyck produisirent des estampes d’une liberté et d’une spontanéité inédite dans l’art de leur temps, l’un dans le paysage et l’autre dans le portrait. Enfin, de nombreux artistes européens furent marqués par le style de Rembrandt et tentèrent, dans son sillage, d’imiter sa manière.
Au XVIIIe siècle, l’eau-forte séduisit autant les peintres majeurs (Boucher, Fragonard) que les amateurs comme l’abbé de Saint-Non ; d’autres artistes comme Jean-Jacques de Boissieu ou Bernard Picart, essentiellement graveurs, pratiquèrent assidûment cette technique.
Le siècle du renouveau

Le XIXe siècle fut celui du renouveau de l’eau-forte, soutenu par des critiques d’art comme Charles Baudelaire ou Philippe Burty. Paul Huet, peintre romantique, en fut un précurseur dès les années 1830. Puis le mouvement s’étendit dans la décennie 1860 avec la création, à Paris, d’une Société des aquafortistes qui publiait chaque mois un recueil d’eaux-fortes originales. Félix Bracquemond et Maxime Lalanne en furent des membres très actifs, l’un par le soutien qu’il apporta aux artistes désirant pratiquer la technique et l’autre comme auteur d’un Traité de la gravure à l’eau-forte qui sera le principal manuel utilisé par les graveurs jusqu’au milieu du XXe siècle.
Michel Jacquemin s’intéressa aussi au renouveau de l’eau-forte outre-Manche (The Etching Revival) dont le plus éminent représentant fut le chirurgien et graveur Francis Seymour Haden. Les milieux artistiques français et anglais étaient d’ailleurs très liés, comme en témoigne le parcours d’Alphonse Legros, dont la carrière fut florissante à Londres après de difficiles débuts parisiens.
Graver le quotidien

Une autre singularité de la collection d’estampes de Michel et Christiane Jacquemin vient des sujets représentés. Ce qui frappe est la quasi-absence de scènes mythologiques, bibliques ou littéraires, et au contraire le choix de sujets immédiatement compréhensibles : portraits, scènes de vie quotidienne et paysages.
Les époux Jacquemin ont particulièrement aimé les portraits d’artistes ou d’intellectuels. Les exemples les plus anciens, datant de la fin du XVIe siècle, sont des portraits d’humanistes, de théologiens et de savants. Pour le XVIIe siècle, on trouve des effigies d’artistes nordiques ainsi qu’un bel ensemble de la galerie de portraits initiée par Anthony van Dyck, surnommée l’Iconographie. Le XIXe siècle compte également de séduisantes feuilles, dues à des proches du mouvement impressionniste comme Marcellin Desboutin, Berthe Morisot et Paul Cézanne.
L’intérêt pour les scènes quotidiennes explique le nombre important de gravures hollandaises du XVIIe siècle dans la collection, puisque la scène de genre fut l’un des sujets artistiques majeurs aux Pays-Bas à cette époque. En gravure, Adriaen van Ostade en est le meilleur représentant, et Cornelis Bega ou Cornelis Dusart ont prolongé cette veine. Les estampes satiriques hollandaises et françaises, tout comme les scènes de genre italianisant réalisées par des Hollandais séjournant en Italie sont d’autres images caractéristiques de la production gravée du XVIIe siècle.
Au XIXe siècle, les scènes de vie quotidienne deviennent un genre majeur, dans un contexte historique et social nouveau. Comme les peintres ou les sculpteurs, les graveurs s’intéressent à la vie des campagnes (Charles Jacque), des villes (François Bonvin) ou des deux (Léon Lhermitte). Certains comme Auguste Brouet se consacrent aux sujets tirés de la rue.
Paysages animés

Les scènes animalières prolongent cet intérêt pour le quotidien. Des chasses aristocratiques flamandes à la précision naturaliste d’Auguste Lançon, en passant par la quiétude et la justesse des animaux des Hollandais Nicolaes Berchem et Karel Dujardin, puis la légèreté des pointes sèches de Berthe Morisot, toutes ces feuilles montrent des animaux dans leurs rapports quotidiens avec les hommes, du XVIe au XIXe siècle.
Enfin, le paysage s’affirme comme le genre le plus présent dans la collection Jacquemin. Le caractère encyclopédique de la collection permet de cheminer des débuts du réalisme nordique avec Simon Frisius et Claes Jansz. Visscher, vers la plénitude des paysages du XVIIe siècle, italianisants (Jan Both, Barthelemy Breenbergh) ou pas (Antoni Waterloo). Au XIXe siècle, les artistes de l’école de Barbizon ont joué un rôle important dans le dynamisme du paysage gravé, qu’Eugène Bléry alla jusqu’à graver sur le motif.
Ici et ailleurs. De la Franche-Comté au pôle Nord

Les cartes géographiques collectionnées par Michel Jacquemin témoignent avec évidence de son attachement à la Franche-Comté. Il a su rassembler des exemplaires de toutes les cartes de ce territoire qui ont été dressées, de la fin du XVIe siècle au début du XXe siècle. Cet ensemble est par ailleurs représentatif des trois grandes écoles de géographie et de cartographie d’Europe : les Pays-Bas avec les cartes publiées par Abraham Ortelius, Josse et son fils Hendrik Hondius, Johan Jansson, Willem et Johan Blaeu ; la France avec les Tassin, Nicolas Sanson, Hubert Alexis Jaillot, Nicolas de Fer ; et l’Allemagne avec les Merian à Francfort. Certaines de ces cartes sont très colorées. En effet jusqu’au XVIIIe siècle, elles étaient imprimées en noir et blanc à partir d’une matrice en cuivre gravée, mais pouvaient ensuite être mises en couleur à l’aquarelle, sur demande de leur propriétaire.
L’ensemble de livres de voyage de la collection illustre au contraire l’attrait de Michel Jacquemin pour l’ailleurs, le lointain. Abondamment illustrés, bien complets de leurs cartes et gravures, ces ouvrages sont consacrés aux expéditions européennes vers les pays du Nord (en particulier les pôles et les mers arctiques ou la Sibérie), vers l’Orient (Constantinople, Perse, Égypte …), vers l’Afrique, l’Amérique ou la Chine. On y retrouve les noms des grands voyageurs et explorateurs, partis pour des expéditions scientifiques, mercantiles ou religieuses. Certains, comme les voyages de James Cook ou de Jean-François de La Pérouse, sont des icônes du récit de voyage.
Jean Gigoux : une place à part

Entre ces deux pôles, la figure du peintre et dessinateur Jean Gigoux (1806-1894) apparaît comme un trait d’union. Né et formé à Besançon, il quitta la capitale franc-comtoise à 22 ans pour faire carrière à Paris, ce qu’il réussit au bout de 7 ans de travail acharné. Michel Jacquemin a été fasciné par cet artiste attachant, grand donateur du musée de Besançon auquel il légua 460 peintures et 3000 dessins à sa mort en 1894. Fut-il inspiré par la figure de Jean Gigoux dans sa démarche de collectionneur ? Nul ne le sait, mais il est certain que sa collection s’inscrit aujourd’hui dans la lignée des grandes donations constitutives du patrimoine bisontin, pour le plaisir de tous.
Michel Jacquemin a acquis 28 œuvres de Jean Gigoux, qui viennent pertinemment compléter les fonds bisontins. Sa plus belle trouvaille est un petit album de croquis acheté chez un bouquiniste parisien, datable des années 1830, totalement inédit et qui documente de manière très intéressante les recherches que Gigoux fit pour l’illustration d’ouvrages comme l’Histoire de Gil Blas de Santillane (Paris, Paulin, 1835) ou les Lettres d’Héloïse à Abélard (Paris, Houdaille, 1839).

"En toute discrétion. Estampes, livres et cartes de la collection Michel et Christiane Jacquemin"
Exposition du 20 Novembre 2021 au 27 Mars 2022 au Musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon.
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