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  « A la loupe » (2020)

Livres espagnols du XVIe siècle conservés à la Bibliothèque

La "vieille ville espagnole" des Feuilles d'automne est une vision toute romantique et passablement erronée que seule l'aura de Victor Hugo a installée dans l'imaginaire collectif. A titre de curiosité il est toutefois tentant de connaître la part du livre espagnol dans le fonds ancien de la Bibliothèque d’étude de Besançon.

Pour le XVIe siècle, la Bibliothèque conserve entre 250 et 300 ouvrages à caractères « hispanique », dont certains de grand intérêt. Par « hispanique », nous entendons livres imprimés en Espagne, mais aussi livres d’auteurs espagnols imprimés en dehors de la péninsule (notamment dans les possessions espagnoles des Pays-Bas), que ce soit en langue vernaculaire ou en latin. En voici huit, parmi les plus remarquables, présentés par ordre chronologique.​

1) Biblia políglota complutense, Alcala de Henares : Arnao Guillén de Brocar, 1514-1517. 

BM 5001-5006

La Bible polyglotte d'Alcalá est la première édition d’une Bible polyglotte complète. Elle est éditée en quatre langues : hébreu, chaldéen, grec et latin et imprimée à Alcalá de Henares (non loin de Madrid, et dont l’université est parfois désignée comme La Complutense).

L'entreprise éditoriale avait démarré en 1502 à l'initiative du cardinal Francisco Jiménez de Cisneros (fondateur de l'université d'Alcala, moins connu pour la destruction de milliers de manuscrits arabes). L'impression se fait entre 1514 et 1517. 

La Bibliothèque possède les six volumes au complet, dans une reliure uniforme de l’époque en vélin, aux dos systématiquement décorés, dans un très bel état de conservation. 

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BM 5001-5006

Cisneros réunit une équipe de savants pour la plupart espagnols mais venant aussi bien de Salamanque que de Paris ou d'Italie, et finance le projet. Le dernier volume est imprimé en 1517. L’ouvrage (en  six volumes) ne circule toutefois qu’à partir de 1522.

Pour Cisneros le coût de production est exorbitant. Il faut en effet payer l'achat des manuscrits, rémunérer ceux qui se les procurent, payer les savants, les copistes, les assistants, régler les frais de fonte des nouvelles lettres, qui devaient toutes être coulées à Alcalá, faire venir des presses d’Allemagne, acheter le papier, sans compter l'impression elle-même dans l'atelier d'Arnao Guillén de Brocar.​

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BM 5001-5006

Le résultat est un monument de l'art typographique en raison de la complexité, de la perfection et de la beauté de ses types, de sa structure et de sa composition, devenant le chef-d'œuvre de son imprimeur. 

Pour Jean Irigoin, « les caractères grecs de Guillén de Brocar donnent une impression d’équilibre et de solidité [...] Sa police avait trois siècles d’avance sur les polices qui seront gravées en Europe à partir du début du XXe siècle » (dans « La contribution de l’Espagne au développement de la typographie grecque », Minerva, Vol. 10, 1996, p.61). 

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2) Ramon Lull. Ars magna generalis et ultima, Lyon : Jacques Maréchal pour Simon Vincent, 1517.

BM 228176

2-1) L'Ars magna generalis et ultima.

Ramon Lull (ca. 1232 – 1315 ou 1316) est un personnage fascinant, un esprit universel en avance sur son temps. Qualifié de « Docteur illuminé », il trouve un style et une langue neuve pour traduire l’émerveillement de la connaissance intellectuelle en plein XIIIe siècle.

Il écrit en catalan (dont il est le grand vulgarisateur), en latin et en arabe. Son œuvre touche à tous les domaines : l’encyclopédisme scientifique, la discussion apologique, la logique mathématique, la poésie amoureuse, la mystique ou le roman philosophique.

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BM 228176

Son Ars magna generalis est une tentative d'unifier toutes les connaissances en un seul système. La caractéristique la plus distinctive de l'Ars magna est clairement sa nature combinatoire, qui a conduit à la fois à l'utilisation de techniques semi-mécaniques complexes qui nécessitaient parfois des figures avec des roues concentriques tournantes séparément et à la notation symbolique de son alphabet. C’est pourquoi Lull est classé parmi les précurseurs de la logique symbolique moderne et de l'informatique.

L’édition présentée est de 1517, imprimée à Lyon, en caractères gothiques, par Jacques Maréchal pour Simon Vincent. L’exemplaire, en reliure de l’époque, est complet de la vovelle (disque rotatif). Il n’est pas étonnant de le voir imprimé à Lyon : les libraires et imprimeurs de cette ville font du marché du livre espagnol l’un de leurs principaux débouchés au cours du XVIe siècle.

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BM 248143

2-2) En célébration de Ramon Lull, quasiment un siècle plus tard, en 1604, à Majorque (dans les îles Baléares), sont publiés Sententia diffinitiva in favorem Lullianae doctrinae…, et Cancion a la milagrosa conversion, vida y muerte del egregio doctor Ramon Lull (par Nicolas de Mellinas).

Ces deux pièces, réunies en un seul volume, célèbrent à la fois l'homme et l'oeuvre ; Lull est en effet vénéré tel un saint en Espagne et particulièrement en Catalogne. Une vignette gravée sur bois illustre les deux pages de titre. Il s’agit d’une représentation classique de Ramon Lull recevant l’illumination divine au sommet du Puid de Randa.

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BM 228143

L’exemplaire de la Bibliothèque a appartenu à Charles Nodier, grand bibliophile, qui a inscrit :

« Volume très rare [...] et parce que son exiguïté a dû le faire perdre de vue, et parce que la philosophie de Raymond Lulle, dans lequel nous ne savons pas voir le prédécesseur de Bacon, est injustement méprisée, et parce que c’est un document très curieux pour servir à l’histoire de l’esprit humain [...], et surtout parce qu’un livre imprimé il y a plus de de deux cents ans aux îles Baléares est par lui-même une rare curiosité. »

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3) Tite-Live. Las quatorze decadas de Tito Livio…, Saragosse : Jorge Coci, 1520. 

BM 7438

Cette édition des Décades de l'historien romain Tite-Live est unanimement saluée comme l'un des chefs-d’œuvre de l'imprimerie espagnole, remarquable par son astucieuse organisation typographique, qui combine élégamment texte (en belles lettres gothiques) et illustration foisonnante (plus de 300 bois gravés en pleine largeur et à mi-hauteur).  

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Sa spectaculaire page de titre, en couleurs, est magnifique : un énorme dispositif armorial entouré du col de la Toison d'or - avec en dessous un rouleau porteur du titre et du privilège, sur cinq lignes en lettres gothiques, imprimées en rouge. Malheureusement elle manque dans cet exemplaire (l'image présentée provient du catalogue de vente Valuable books and manuscripts, Christie's, 2016). 

Page de titre

BM 7438

L’exemplaire de la Bibliothèque "a vécu" : outre la page de titre (souvent absente des exemplaires conservés), il manque plusieurs feuillets. La reliure est d'époque (basane sur ais de bois), hélas abîmée, et les illustrations ont été rehaussées très naïvement en rouge par une main enfantine. Il a appartenu à Frédéric Perrenot, frère du cardinal de Granvelle, et à un certain Carlos de Boussu  ("Esso libro es del sennor don Carlos de Boussu hijo del caballerizo maior del imperador"). 

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BM 7438

D'origine allemande, les très nombreuses gravures sur bois ont un net caractère médiéval. Par ailleurs l'ouvrage est imprimé en lettres gothiques, ce qui est très courant tout au long du XVIe siècle : nombre d’imprimeurs installés en Espagne sont d’origine germanique. Son réalisateur, Jorge Coci, en est l’exemple typique. Jusqu'en 1544 il livre plusieurs ouvrages d’une rare qualité d’exécution. 

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4) Juan Luis Vivès. De disciplinis libri XX, Anvers : Michael Hillenius, 1531. 

BM 6619

Juan-Luis Vivès (1492-1540) est le plus grand humaniste espagnol du XVIe siècle. Ami et disciple d’Érasme, il est connu pour ses travaux d’éditeur, de philosophe, de moraliste, mais aussi de pédagogue. Son œuvre eut sur la Renaissance, et jusqu’au XVIIe siècle, une influence considérable (ainsi sur Montaigne). 

Ayant quitté l'Espagne en 1509, il étudia à Paris, séjourna à Bruges, enseigna à Louvain et Oxford. Plusieurs de ses ouvrages furent imprimés aux Pays-Bas espagnols, dont l'édition originale de ce De disciplinis libri XX, à Anvers, en 1531. 

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BM 6619

Il s'agit d'un important traité sur les savoirs et les enseignements. La première section propose une critique de l’enseignement scolastique. La deuxième section prépare un programme d’éducation complet, de la petite enfance à l’âge adulte. La troisième section se compose de livres assez indépendants les uns des autres, de teneur principalement métaphysique et dialectique. 

On remarque le soin apporté à l’impression, qui produit un texte aéré à la mise en page équilibrée : papier (filigrané) de qualité, lisibilité de la police de caractères, éléments d'ornementation et de repérage (lettrines, manchettes, signatures, foliotation). 

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BM 6619

Cet exemplaire est très particulier de par sa provenance : il a été offert par Érasme à son secrétaire, Gilbert Cousin (né à Nozeroy dans le Jura, secrétaire particulier d'Érasme). En effet on lit au titre : "Sum Gilberti Cognati Nos." ; et au verso de la page de garde inférieure : "Sum Gilberti Cognati ex munificentia domini sui Erasmi rod." 

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BM 6619

Signalons une intéressante reliure utilisant comme matériau de couvrure un parchemin de réemploi, porteur du texte correspondant à la fin du chapitre I, aux chapitres II et III et au début du chapitre IV du livre III des Décrétales de Grégoire IX, avec glose marginale (Titulus 50). Par ailleurs il faut souligner l'état de conservation du livre, dont la reliure est restée intacte ; le papier, de grande qualité, a conservé toute sa fraîcheur.

De plus le relieur, à l'époque, a bien respecté la largeur des marges. Des annotations manuscrites laissées en marge par Gilbert Cousin ont donc été conservées.

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5) Bernardino Montana de Montserrate. Libro de la anothomia del hombre, Valladolid : Sebastian Martinez, 1551.

BM 58632

L’imprimerie en Espagne n’est pas réputée pour sa production en matière scientifique ou médicale. Dans le domaine du livre de médecine cela s'explique notamment par le poids des interdits prononcés par l'Église catholique quant à l'étude savante du corps humain. 

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BM 58632

Toutefois en 1551 est publié le premier livre d’anatomie en espagnol, et illustré : il comporte 12 figures anatomiques. Parmi celles-ci, neuf copient des figures « vésaliennes » (soit le Fabrica ou l'Epitome). Il est imprimé à Valladolid, en caractères gothiques. Il est rare, peu signalé dans les catalogues de bibliothèques.​ Dans cet exemplaire l'inscription manuscrite "quatro reales" en page de titre indique le montant de la taxe imposée sur le livre.  

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6) Bartolome de las Casas. Brevissima relacion de la destruycion de las Indias, Séville : Sebatian Trugillo, 1552. 

BM 218735

Cette édition originale n’est pas d’une insigne rareté ni d’une qualité d’exécution remarquable. Mais il s’agit d’un texte particulièrement emblématique, entré dans l'histoire car dénonçant les désastres de la colonisation espagnole dans les Amériques ; contribuant ainsi à forger la "leyenda negra" ("légende noire") de l'Espagne des temps modernes.  

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BM 218735

Il figure ici dans un recueil contenant trois autres textes de Bartolomé de las Casas, des années 1552/1553, consacrés eux aussi à cette polémique. La Brevissima relacion fut publiée à Séville en 1552, mais existait déjà sous forme manuscrite depuis 1542 : son auteur avait alors présenté ses thèses à Charles Quint. ​ 

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7) Juan Christoval Calvete de Estrella. El felicissimo viaje d’el principe Don Phelippe…, Anvers : Martin Nucio, 1552.

REL.GR.244

La très belle reliure (de luxe) de cet exemplaire a été exécutée à l’époque pour le cardinal de Granvelle. Il s’agit d’une reliure mosaïquée faite d'incrustation de petits morceaux de cuir de différentes couleurs.

L’ouvrage est une relation du « grand tour » du futur Philippe II effectué en 1548 dans ses futures possessions.

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REL.GR.244

La page de titre expose des caryatides avec armes de Charles Quint, accompagnées du vocabulaire architectural des arcs de triomphe, lettrines, marque (« A la cigogne ») avant et après la table finale et la liste d'errata. 

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8) El Testamento nuevo, Genève : Jean Crespin, 1556. 

BM 234960

Edition originale très rare de ce Nouveau Testament en espagnol, œuvre de Juan Pérez de Pineda (vers 1500 - 1567). L’exemplaire présenté n’a rien de spectaculaire dans sa forme : petit, sans reliure de choix ni illustration.

Mais c’est un livre important, car emblématique de la difficulté à publier des œuvres religieuses en Espagne à partir des années 1540/1550. Le système inquisitorial, unique en son genre, dirigé notamment contre les livres "réformés", fonctionne de plus en plus efficacement à partir des années 1550.

Il est en langue castillane, donc destiné aux protestants espagnols en Espagne et à l'étranger, alors que l'Inquisition espagnole interdisait les traductions de la Bible en castillan ou en catalan.

La page de titre est révélatrice : en plus d'omettre l'identité du traducteur, elle a fourni à l'Inquisition de fausses pistes. La traduction n'était pas une nouvelle œuvre de recherche grecque comme prétendu, mais une révision de la traduction interdite de Francisco de Enzinas (publiée à Anvers en 1543). De plus, bien que l’adresse bibliographique indique « En Venecia, en casa de Iuan Philadelpho », l'œuvre a été imprimée à Genève, non à Venise, et l'imprimeur était en réalité Jean Crespin.​

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BM 234960

Son format inhabituellement petit, de poche, s'explique facilement. Ces livres interdits devaient être cachés par leurs propriétaires, et ils ne pouvaient être introduits en Espagne que par des passeurs. Ainsi Julianillo Hernandez, qui est arrivé à Séville en 1557 avec deux énormes tonneaux de vin remplis d'exemplaires de ce Nouveau Testament. L'Inquisition a mis à mort le passeur, brûla Pérez de Pineda en effigie et détruisit la cargaison illégale. Ce qui explique la rareté de cet ouvrage. 

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Pour conclure. Le paradoxe à venir.

Ces ouvrages ne sont pas postérieurs à l’année 1556. Ceci est révélateur de l’évolution de l’édition et de l’imprimerie sur le sol espagnol. Sous le joug de la censure et de la répression, et dans un contexte économique très difficile pour l’Espagne, peu de « grands » livres sortent des presses ibériques à partir des années 1560. Il en va de même au XVIIe siècle. Le paradoxe sera alors notable, lorsque la littérature espagnole vivra un siècle d’or, mais que ses imprimeurs, libraires et éditeurs supporteront une chape de plomb.

Ludovic CARREZ

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