« A la loupe » (2020)
Gabrielle Petit : une femme affranchie à Besançon
Gabrielle Petit (1860-1952), ardente militante féministe, libertaire et anarchiste, marqua de son empreinte le mouvement de grèves à Besançon en 1908. Cette année-là, comme ailleurs en France, la contestation ouvrière gronde. La carte postale est vendue à son profit, par solidarité, car en août 1908 Gabrielle Petit est jugée et condamnée au tribunal de Besançon. C’est l’un des très rares documents visuels la représentant.

Notez le beau tampon au verso de cette carte. La femme affranchie est le journal fondé et dirigé par Gabrielle Petit à Paris ; de 1904 à 1913, il est l’organe du « féminisme ouvrier socialiste et libre-penseur ». Il reprend le titre du livre de Jenny d’Héricourt (1809-1875), née à Besançon, publié en 1860. Le combat de Gabrielle Petit porte en effet en premier lieu sur la situation des femmes du peuple.

Avant 1908 Gabrielle Petit avait été arrêtée en août 1907 à Granges (Vosges), emprisonnée à Nancy et condamnée à six mois de prison pour avoir prétendument « incité des militaires à la désobéissance ». Elle est une « femme douée d’un certain talent de parole », ce que tous s’accordent à lui reconnaître. Elle est décrite comme étant « une personne âgée d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, de forte corpulence […] toute de noir vêtue, avec à la ceinture une inséparable sacoche en cuir rouge ».

Les années 1907 et 1908 sont agitées, de nombreuses grèves ont lieu en France. À Besançon les ouvriers des Papeteries bisontines sont en grève du 17 avril au 25 mai 1907. Ils réclament une augmentation des salaires, l’entreprise réalisant des bénéfices très confortables. Pour tenir, ils organisent des « soupes communistes ». Gabrielle Petit veilla particulièrement sur ces rassemblements. La carte postale a efficacement fixé pour la postérité les images de ces repas préparés en commun.

Mais c’est en juillet et août 1908 que se déroule le principal conflit social bisontin. La grève des Soieries aux Prés de Vaux est la plus longue et la plus violente de la période 1891-1914. Environ 1200 personnes y travaillent, dont plus de 800 femmes. Après la grève, plusieurs centaines d’ouvriers ne seront pas repris.

Gabrielle Petit est venue en Franche-Comté à l’appel du Comité de grèves, pour donner des conférences. Elle loge chez A. Ramou, compagne de François Monod (1849-1907), dit « L’anarchiste dijonnais ». Elle doit tenir une série de conférences annoncées dans Le Petit Comtois du 3 août 1908 ; elles doivent se tenir à Besançon, à Morteau, Charquemont, Maiche, Pontarlier, Montbéliard, Audincourt, Belfort, Dole et Dijon. « Ces conférences sont faites au profit de la caisse de grève et auront trait à l’éducation syndicale et sociale purement économique. »

Le Petit Comtois du 5 août annonce une autre conférence, sur « Le rôle de la femme dans la société, la famille et les syndicats », au Kursaal. Elle se tient le 7 août. Notons que « Les Jaunes sont spécialement invités à venir exposer les bienfaits de leur organisation ». Les Jaunes sont en effet les ouvriers hostiles à la grève. Gabrielle Petit ne réussira pas à les convaincre de rejoindre les grévistes, et les Jaunes lui seront hostiles au moment de son procès. Le Socialiste comtois du 9 août évoque cette conférence faite dans une salle pleine où l’on comptait « beaucoup de femmes ».

Le climat tendu entre grévistes et pouvoir politique s’envenime le 11 août. Des incidents éclatent à Besançon à l’occasion d’une manifestation interdite par le maire et par le préfet. Ils sont évoqués dans Le Radical (13 août 1908). C’est le point de bascule : devant la détermination des grévistes, les autorités sont décidées à mater le mouvement.

Si elle n’est pas la seule visée, Gabrielle Petit est ciblée par la justice : le 12 août 1908 une perquisition a lieu à son domicile (Le Petit comtois, 13 août 1908). On y saisit notamment le télégramme que le Comité de grève lui avait envoyé, appelant à son aide. Rapidement interrogée, puis arrêtée le 14 août, Gabrielle Petit doit se défendre les accusations d’être une « fauteuse de troubles » et d’être venue à Besançon « dans le but de surexciter par ses conférences révolutionnaires l’état d’esprit de la population ouvrière ».

Le journal Le Temps du 16 août évoque la défense de Gabrielle Petit. Celle-ci explique qu’elle était restée à la Bourse du travail durant la manifestation interdite et qu’elle était dans le Jura les jours précédents. Le Temps explique que la « célèbre anarchiste » est arrêtée en revenant de Fraisans où elle était allé « essayer de provoquer une grève parmi les ouvriers des forges de Franche-Comté ».

Le procès a lieu le 29 août. On apprend dans Le Petit comtois du 30 août 1908 que Gabrielle Petit est née Mathieu, qu’elle est âgée de 47 ans, qu’elle a été mariée aux États-Unis, et surtout qu’elle a déjà été condamnée à deux reprises. On sait aujourd’hui que l’instruction est menée à charge. Gabrielle Petit est accusée d’avoir « joué un rôle d’excitatrice dans toutes les réunions » et d’être la « principale cause des désordres de Besançon » : « On la voit toujours dans tous les centres où se déplace une grève ». Elle est condamnée à trois mois d’emprisonnement.

Gabrielle Petit est libérée le 13 novembre 1908. Infatigable, elle tient une conférence dès le lendemain de sa sortie de prison. Le Socialiste comtois du 22 novembre précise que « les dames y étaient très nombreuses ». Il publie également les remerciements que Gabrielle Petit adresse au journal, ainsi qu’à la Fédération ouvrière. Elle s’y définit comme la « terreur des bourgeois, des fainéants et des exploiteurs [ainsi que des] politiciens professionnels et des Jaunes ».

« Les leçons d’une grève » est un texte sur trois colonnes qu’elle publie le 29 novembre dans Le Socialiste comtois. Elle revient sur son leitmotiv : l’ignorance des femmes est un « fléau social ». Ce qui permet une exploitation salariale pire que celle imposée aux hommes, et la manipulation de leur parole (comme ce fut le cas à l’encontre des femmes ayant témoigné en sa faveur).

Le 20 décembre 1908, retournée à Paris, elle répond à Charles Beauquier (Le Socialiste comtois, 20 décembre 1908). Ce dernier, député radical de gauche, anticlérical, fut néanmoins très hostile aux grévistes et au discours virulent porté par Gabrielle Petit.
Pour aller plus loin :
- Laude, Madeleine. Une femme affranchie. Gabrielle Petit, l’indomptable, Éditions du Monde libertaire, 2011.
- Pinard, Joseph. « La condamnation inique de la brave et bonne camarade Gabrielle Petit », dans : Rebelles et révolté(e)s, Cêtre, 2003, p. 75-99.
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