« A la loupe » (2021)
Les papiers dominotés dans les collections bisontines
Les papiers dominotés sont produits aux XVIIIe et XIXe siècles, essentiellement pour recouvrir des livres, ou des meubles et objets (fonds de coffres, d’armoires, boîtes, cheminées…). Ils servent donc à la fois de protection et de motif décoratif. Ils sont réalisés à partir de planches de bois gravées, parfois en couleurs, et leurs motifs sont répétitifs, souvent géométriques ou floraux.
Le mot « dominoté », dont l’origine est assez obscure, viendrait de l’italien « domino », qui signifie capuchon, masque. Il renvoie également au latin "Dominus" (le Seigneur) et pourrait désigner les graveurs d’images pieuses. Dominos simples ou feuilles de papier pour tapisserie sont indifféremment utilisés pour couvrir des livres. Simplement les lés de papiers peints, de plus grand format, doivent se raccorder pour être réunis en rouleaux. En France, c’est dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle que ces papiers connaissent la plus grande diffusion.
L’émergence et l’évolution du terme de « dominotier »

Les termes de « dominos » ou « dominotiers » sont rares au XVIe siècle et avant. Ils émergent au cours du XVIe et surtout du XVIIe siècle, et désignent des réalités parfois différentes.
Dans la première moitié du XVIe siècle, les imprimés liturgiques passent des mains des imprimeurs typographes à celles des graveurs et tailleurs d’histoires, qu’on appelle également dominotiers. En parallèle les imagiers, qui sont au Moyen Age des sculpteurs (tous supports confondus : pierre, bois, corne…), désignent peu à peu certains métiers du papier, de la gravure à la commercialisation d’images (« imagier en papier »).
Peu à peu les métiers de dominotier et d’imagier se confondent au XVIIe siècle, désignant les fabricants de papiers décorés qui n’ont pas le droit d’utiliser de caractères d’imprimerie. Le terme « dominotier » connaît alors des acceptions diverses : il désigne soit un graveur d’images sur bois, soit un imprimeur et un marchand d’images.

La définition du domino évolue : il s’agit d’abord d’une image coloriée, voire d’une feuille de papier simplement décorée de couleurs variées.
Vers la fin du XVIIe siècle, les dominotiers captent la fabrication du papier marbré au détriment des relieurs. On appelle désormais dominoterie les papiers décorés, qu’ils le soient à partir d’un bois gravé ou non. La dominoterie va ensuite désigner les papiers peints.
La réalisation

Les papiers dominotés sont fabriqués par des artisans qui exercent également le métier de fabricants de cartes à jouer (cartiers) ou de fabricants d’images (imagiers). La frontière est floue entre imprimeur, graveur, dominotier, cartier…
Les ateliers sont généralement de petite taille, et les artisans travaillent en famille, certains se chargeant de l’impression et d’autres de la mise en couleurs (souvent femmes et enfants sont assignés à cette tâche).
Le dominotier grave une planche de bois à l’aide d’une gouge (lame d’acier incurvée et très coupante), ou fait appel pour cela à un artisan-graveur, puis imprime le motif laissé en relief sur une feuille de papier. Il faut environ un mois pour graver une planche, qui peut ensuite servir d’innombrables fois.
Les couleurs d’impression sont peu nombreuses, principalement le noir, le bleu et le rouge. Les couleurs, composées de pigments naturels et de gomme arabique, sont ensuite rajoutées au pinceau ou au pochoir (appelé « patron » à l’époque).

La feuille, d’un format de 320 x 450 mm environ, porte sur un bord le nom de l’artisan, sa ville et un numéro de planche. Ces indications, que l’on retrouve sur certaines couvertures, sont extrêmement utiles pour retracer la provenance des motifs et connaître les différents ateliers spécialisés dans cette production.
Cependant, les adresses sont régulièrement tronquées, le format du livre ne permettant pas toujours de garder tous les éléments matériels. Ceux-ci, s’ils nous intéressent aujourd’hui pour documenter les lieux de production, n’étaient présents sur les couvrures qu’au hasard des découpes du papier, et non à dessein. Il faut bien avoir à l’esprit également que les motifs étaient souvent copiés, que les papiers pouvaient circuler, par voie de colportage notamment, ce qui rend les identifications parfois aléatoires.
La vente se fait soit à l’atelier, pour une clientèle urbaine ou les paysans venant à la ville à l’occasion d’une fête ou d’un marché, soit par colportage. Les bois gravés sont également vendus lorsqu’un atelier ferme, ou lorsque le motif a moins de succès dans une région : la circulation des motifs se fait donc par l’intermédiaire de celle des papiers ou de celle des planches. On modifie alors seulement le nom du fabricant. Les bois sont aussi régulièrement copiés, la propriété artistique n’existant pas en ce temps-là.
Une reliure humble

Ces papiers dominotés ont vocation à couvrir des imprimés courants, des livres brochés – almanachs, livres peu coûteux – mais aussi des livres appartenant à une classe assez aisée – les titres concernés en témoignent.
Les éditions les plus humbles étaient recouvertes d’un papier de médiocre qualité, teint en bleu, que l’on peut retrouver par exemple dans les ouvrages de colportage, comme en témoigne la Bibliothèque bleue.

Ces papiers recouvrent aussi des manuscrits : thèses, carnets, cahiers… Le peu de soin apporté à leur découpage et à la couvrure témoigne du caractère éphémère de cette couvrure. Le papier dominoté qui recouvre un des cahiers de Charles Weiss, bibliothécaire de la ville de Besançon au XIXe siècle, se présente un peu de guingois, comme s’il s’agissait d’un emballage temporaire.
Et, de fait, les reliures dominotées sont souvent des reliures d’attente ; de prix modique, elles servent à protéger le livre à l’étalage des librairies-imprimeurs, en attendant son achat et la réalisation éventuelle d’une reliure personnalisée comme peuvent se le permettre les classes aisées.
Ce caractère temporaire explique la disparition de nombre de ces papiers de couverture. Il ne s’agit donc pas d’une pratique liée à l’édition d’un livre, mais bien plutôt à sa vente, et le choix des papiers est laissé à l’initiative des libraires.
Des reliures fragiles

Pendant longtemps, ces couvrures ont été considérées comme de peu de valeur et négligées, mises en concurrence avec les reliures de belle facture qui, elles, étaient soignées et entretenues. Leur caractère populaire a nettement desservi leur conservation, et les livres couverts de ces papiers sont souvent fragilisés. Les dos, notamment, ont souffert du passage du temps et des manipulations sans précaution.
Gardes de reliure

Ces papiers sont généralement mieux conservés lorsqu’ils sont utilisés pour les gardes des reliures. N’étant pas en contact direct avec l’extérieur, souffrant moins des manipulations, ils jouent alors essentiellement un rôle décoratif qu’ils ont pu conserver au fil des siècles grâce à la protection de la reliure. Cependant, cet usage n’est pas le plus fréquent : les gardes, lorsqu’elles sont décorées, présentent plutôt des papiers marbrés que dominotés.
Les papiers dorés gaufrés

Vers 1680-1700, l’Allemagne développe des papiers décoratifs d’un genre nouveau, plus fins et richement colorés : les papiers dorés gaufrés. La fabrication se fait à partir d’une plaque de cuivre profondément incisée et chauffée, et non plus de bois, d’où une plus grande finesse dans les motifs. Une feuille métallique, dorée ou argentée, placée entre la plaque de cuivre et le papier, vient ajouter un effet brillant à la couleur. La feuille métallique ne se composait pas d’or pur, mais de laiton, d’étain ou d’un alliage de cuivre, zinc, étain… Cette feuille métallique est apposée sur le papier, puis mise sous presse : la chaleur permet la fixation du motif sur le papier, généralement épais.
Les papiers monochromes sont généralement peints au préalable au pinceau ou à la brosse, avant que la dorure soit appliquée. Les papiers polychromes sont peints au pochoir avant application de la dorure. Ces papiers sont particulièrement fragiles, les éléments métalliques étant sensibles à l’humidité et susceptibles de s’oxyder et de virer.

Les papiers dorés allemands se rangent dans deux grandes catégories : les dorés vernis, imprimés à partir de plaques de bois, dont la surface est lisse (ce sont en général les plus anciens) ; les dorés gaufrés, imprimés à partir de plaques de cuivre, dont la surface présente un relief. Les motifs sont inspirés par les indiennes, ces tissus chatoyants en vogue au XVIIIe siècle et richement ornés d’or ou d’argent, d’où l’autre nom de ce papier : papier brocart.
Les décors végétaux (fleurs, feuilles) et rinceaux sont les plus courants. Il existe également des motifs plus simples (étoiles, motifs géométriques), qui se rapprochent davantage des papiers dominotés français. Ces papiers sont bien plus luxueux que les simples dominotés produits à partir de xylographies.

La plupart de ces papiers viennent d’Augsbourg, centre de production le plus connu. Nüremberg, Francfort ou Leipzig sont également concernés, bien que dans une moindre mesure. Les fabricants de papiers décorés en Allemagne n’étaient pas organisés en corporations. Chacun pouvait s’installer à son compte s’il le souhaitait, dans des petits ateliers, souvent en famille.
Dès le XVIIe siècle, ces papiers décorés sont fabriqués par des artisans spécialisés dans des domaines proches (copistes, enlumineurs, cartiers…). Les motifs peuvent se retrouver d’un fabricant à un autre : les graveurs de cuivre étaient en effet des artisans anonymes qui travaillaient pour divers ateliers.
Les motifs principaux

Les motifs des papiers dominotés sont tout d’abord répétitifs et simples : semis de fleurs, d’étoiles, quadrillages.
Au début du XVIIe siècle, les motifs orientaux (indiens, persans, chinois) apportent une nouvelle liberté dans le dessin, les fleurs se font moins stylisées, des ramages, des feuillages plus souples, des arabesques envahissent l’espace.

Guirlandes de feuillages et de fleurs, torsades, rubans, arabesques, rinceaux, étoiles… les motifs sont largement ornementaux. Influencés par la mode des indiennes, ces tissus importés tout d’abord par la Compagnie des Indes, ils deviennent plus figuratifs dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle : personnages, chinoiseries, scènes de la vie quotidienne, animaux...
Dès le début du XIXe siècle, la quantité prime sur la qualité, le faste des papiers dorés allemands passe de mode.




Les grands centres de production

Orléans est un des grands centres de production d’imagerie au XVIIIe siècle, production en partie liée à la fabrique d’indiennes qui inspirent les motifs du papier.
Dix ateliers au moins ont fonctionné dans cette ville. Les noms de certains d’entre eux sont assez répandus dans les papiers qui subsistent et témoignent de l’importance de ce centre : Letourmy, Sevestre-Leblond, Pedoux, Benoist Huquier, Pellé…

La ville de Chartres, au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, constitue un centre de production d’images populaires presque aussi important que celui d’Orléans, le style en est d’ailleurs très proche.
La production d’imagerie populaire et de papiers dominotés est également très présente à Paris et au Mans. Les exemples qui nous sont parvenus ne représentent qu’une infime portion de la production de ces papiers.
Ces ateliers de province sont souvent de type familial : les artisans impriment des bois gravés de toutes sortes (images religieuses, papiers de dominoterie), se succèdent de père en fils et constituent peu à peu de véritables dynasties de dominotiers. Ils tiennent à la fois un atelier pour la fabrication et une boutique pour la vente.
A Besançon
![338310 - [Papier dominoté pour une brochure]](/images/1c1697d0-7ca0-4cb7-a4c5-ee517491da9f_2_column.jpg)
A Besançon, parmi les dominos qui subsistent se trouvent ceux signés de la Veuve Tissot ou ceux imprimés chez Nicolas-Anne de Sainte-Agathe.
Jean-Baptiste Tissot, à la fois marchand papetier et imagier, tenait boutique à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle au bas de la Grande Rue à Besançon, près de la rue Luc Breton. A sa mort en 1750 sa femme le remplace, aidée de son fils Jean-Pierre et de son associé Nicolas-Anne de Sainte-Agathe. Ce dernier s’installe ensuite à son compte au 42 Grande Rue, en tant que marchand papetier.

La production de Sainte-Agathe est redécouverte dans les années 1930, plus tardivement que les papiers d’Orléans ou du Mans. Comme son nom semble le suggérer, ce graveur, qui produit également des images religieuses (figures de saints, sujets religieux), est d’ascendance noble : il descend des ducs de Sant’Agatha, nobles siciliens ralliés au roi de France et obligés de fuir leur pays lorsque les Français doivent évacuer Messine en 1678.
L’un des descendants de cette famille s’installe à Besançon pour y exercer son métier d’éditeur et de graveur de papiers et d’images dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle (1759-1781). Son père était lui-même maître-cartier à Rennes. Il produit des motifs d’une certaine élégance, composés de couleurs chaudes et profondes.
![345127 - [Papier dominoté pour une brochure]](/images/766d6c47-cd91-429c-ae44-7076934b76c2_2_column.jpg)

La cote « reliure dominoterie » à Besançon

La bibliothèque municipale de Besançon a créé une cote spécifique, « reliure dominoterie », pour réunir les reliures en papier dominoté et ainsi mieux les préserver. Ce fonds compte 108 numéros, la plupart datés du XVIIIe siècle.
Bibliographie :
-Marie-Ange Doizy. De la dominoterie à la marbrure. Paris, éditions Arts et métiers du livre, 1996
-Christiane Kopylov. Papiers dorés d'Allemagne au siècle des lumières : suivis de quelques autres papiers décorés (Bilderbogen, Kattunpapiere & Herrnhutpapiere) : 1680-1830.- Paris : Ed. des Cendres, 2012
- Marc Kopylov. Papiers dominotés français ou L'art de revêtir d'éphémères couvertures colorées : livres & brochures entre 1750 et 1820.- Paris : Ed. des Cendres, 2012
- Marc Kopylov. Papiers dominotés italiens : un univers de couleurs, de fantaisie et d'invention : 1750-1850.- Paris : Ed. des Cendres, 2012
- André Jammes. Papiers dominotés : trait d'union entre l'imagerie populaire et les papiers peints : France, 1750-1820.- Paris : Ed. des Cendres, 2010
-René Saulnier. « Un gentilhomme dominotier à Besançon au XVIIIe siècle », dans L’art populaire en France, 1933, Paris, Librairie Istra, p. 73-82
- « L'imagerie comtoise » par Lucie Cornillot, dans Barbizier, 1948, p. 185-189
- Thierry Depaulis, « Vous avez dit dominotier ? », dans Le vieux papier, n° 362, octobre 2001, p. 171-175
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