« A la loupe » (2023)
« Colette 1900-1910 »
« Comme au plus agréable des pièges, j’ai failli rester prise aux charmes des Montboucons. Vieux arbres fruitiers, cerisiers et mirabelles ; murs épais, feux de bois, sèches alcôves craquantes. Il s’en fallut de peu que de bourguignonne, je ne tournasse bisontine, ou tout au moins franc-comtoise. »
Colette, film de Yannick Bellon, 1952
En 2023, pour le 150e anniversaire de la naissance de la romancière Colette (1873-1954), la Ville de Besançon rend hommage à la célèbre romancière française, qui a vécu quelques années dans la capitale franc-comtoise au début du XXe siècle, goûtant les plaisirs bucoliques de sa maison des Montboucons.
Colette en ménage

Sidonie Gabrielle Colette est née il y a 150 ans, le 28 janvier 1873, à Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l’Yonne. À 20 ans, elle épouse Henry Gauthier-Villars, de quatorze ans son aîné. Critique musical et littéraire à la plume acérée, producteur de romans signés « Willy » écrits à plusieurs mains par de jeunes écrivains avec qui il collabore, Henry Gauthier-Villars introduit Gabrielle - qu’il nomme Colette - dans la vie mondaine et artistique parisienne.
À la demande de son mari, la jeune femme entreprend la rédaction de ses souvenirs d’écolière et crée le personnage de Claudine, jeune bourguignonne espiègle et effrontée. Le roman, retravaillé à la sauce Willy, est publié en 1900. Claudine à l’école est un succès, rapidement suivi de Claudine à Paris en 1901, Claudine en ménage en 1902 et Claudine s'en va en 1903, tous écrits par Colette mais signés Willy.

Ce journal bisontin dresse un bienveillant portrait de Willy, à qui il prête des qualités spécifiquement franc-comtoises : « ce mélange exquis de bon sens et de bonne humeur, de réflexion et de fantaisie, de malice et d’indulgence, dont est formée notre gaieté franc-comtoise. »
Besançon-les-Bains

Besançon est au début du XXe siècle une station thermale réputée pour la qualité de ses eaux salines aux vertus thérapeutiques. Un complexe thermal est créé entre 1891 et 1893 dans le quartier de la Mouillère, près du parc Micaud : des thermes, un casino et un luxueux hôtel sont construits pour accueillir et divertir les curistes. En vacances à Lons-le-Saunier auprès de la famille Gauthier-Villars, Willy et Colette se rendent également à « Besançon-les-Bains » pour bénéficier des bienfaits de la balnéothérapie, et sont logés au Grand Hôtel des Bains.
Découvrir l'exposition virtuelle "Un dimanche à Besançon-les-Bains"
Une oasis bisontine
Henry Gauthier-Villars, dont la famille est d'origine jurassienne, achète le 2 septembre 1900 « une propriété située aux Montboucons, banlieue de Besançon ». En 1902, grâce au succès commercial des Claudine, le domaine des Montboucons s’agrandit avec l'achat d'une ferme et de terrains adjacents.
Loin des mondanités parisiennes, Colette renoue avec les plaisirs de la campagne qui lui rappellent son enfance à Saint-Sauveur-en-Puisaye. Charmée par la grâce rustique de son romantique petit domaine bisontin, Colette y séjourne quelques mois par an en été et en automne, jusqu'en 1905. Aux Montboucons, Colette mène une vie simple et solitaire, consacrée au jardinage et à l'écriture, en compagnie du bouledogue Toby-Chien et du chat angora Kiki-la-Doucette.
Colette entretient des relations cordiales avec le pharmacien Duchaillut, dont l'officine se situe au 20 rue des Granges à Besançon. Elle lui commande notamment des herbes médicinales et des « capsules molles d’huile de ricin, pour décongestionner le foie de Willy ».
Écrire pour s’affranchir
Dans le calme refuge des Montboucons, Colette s'émancipe progressivement de la tutelle littéraire de son mari. Elle y écrit Dialogues de bêtes, un recueil de quatre nouvelles publié en 1904 et signé pour la première fois de son nom de plume « Colette Willy », qu’elle conservera jusqu’en 1923.
Trois ans plus tard, Colette sort de l’ombre de Willy en publiant seule La Retraite sentimentale, épilogue de la série des Claudine. Par l’intermédiaire de son héroïne, retirée dans l’asile tranquille de « Casamène », la maison de son amie Annie, l’écrivaine transpose dans ce roman paysagiste les jours heureux qu’elle a vécus aux Montboucons. Les années d’apprentissage auprès de Willy s’achèvent, et Colette affirme dans cette œuvre sa propre voix.
Casamène est le nom d’un quartier de Besançon au bord du Doubs.
En 1932, à une journaliste qui lui demande : « Vous n’avez pas nommé Besançon, mais le mot de « Casamène » est souvent sous votre plume… », Colette répond : « Oui, car c’est un nom imaginaire… »
Un corps qui pense
Après treize années de vie commune, Colette et Willy se séparent de corps en 1907. Leur propriété des Montboucons est vendue par autorité de justice le 7 janvier 1908, pour régler les dettes de Willy. Cette vente est un déchirement pour Colette, qui gardera toute sa vie le souvenir nostalgique de son domaine franc-comtois.
Sans ressources, Colette débute une carrière d'actrice de music-hall à 33 ans pour gagner sa vie. Aux Montboucons, elle a musclé et assoupli son corps sur des agrès de gymnastique installés dans le parc : c’est par ce corps dont elle est fière qu’elle conquiert son indépendance financière, en se formant à l’art de la pantomime auprès de Georges Wague, rénovateur du mimodrame au début du XXe siècle.
En 1903, un journaliste bisontin de La Dépêche républicaine de Franche-Comté se rend aux Montboucons pour rencontrer Willy. L’auteur parisien est absent, mais sa femme Colette accueille le reporter avec enthousiasme. L’article qui relate cette rencontre, daté du 23 septembre 1903, est un précieux témoignage de la vie de Colette dans sa maison des Montboucons.
Une femme de lettres qui a mal tourné

En 1905, Colette rencontre la marquise Mathilde de Morny, dite Missy, avec qui elle va vivre une relation amoureuse pendant cinq ans. Issue de la noblesse fortunée, Missy s'habille en homme et ne cache pas son homosexualité. Elle apporte son soutien financier à Colette, l’encourage dans sa carrière artistique et l’accompagne dans ses tournées.
Lorsqu'en janvier 1907 les deux femmes interprètent ensemble sur la scène du Moulin-Rouge le mimodrame Le Rêve d'Égypte et échangent un baiser, le scandale éclate. Colette s’en amuse et revendique la liberté de ses choix. Elle ne renonce pas pour autant à l’écriture et publie en 1908 le recueil de nouvelles Les Vrilles de la vigne.
Colette publie en 1908 Les Vrilles de la vigne, un recueil de textes précédemment parus entre 1905 et 1908 dans des revues. Trois de ces textes - « Nuit blanche », « Jour gris » et « Le dernier feu » - évoquent sa relation avec Missy et lui sont dédiés. Colette fait imprimer pour sa compagne un tirage unique de ces trois textes, illustrés par des aquarelles de Gustave Fraipont.
Sans entraves

De 1906 à 1912, Colette joue dans une vingtaine de pièces de théâtre sous son nom de scène Colette Willy. Ses talents de mime sont appréciés par le public et les critiques. Elle se distingue particulièrement dans La Chair, une pantomime de Georges Wague où elle provoque un nouveau scandale en dévoilant un de ses seins. En 1909, elle reprend le rôle de Polaire dans la pièce Claudine à Paris, et part en tournée dans toute la France, en passant par Besançon.
La même année, Colette apprend que Willy - avec qui elle a gardé des relations amicales depuis leur séparation - a vendu les droits des Claudine, pour une modique somme et sans la consulter. La guerre est alors déclarée entre les deux anciens époux, par lettres et livres interposés. Colette réussit à imposer son nom à côté de celui de Willy sur les nouvelles éditions des Claudine.
Colette joue au théâtre municipal de Besançon en 1909 dans la pièce Claudine à Paris, puis en 1910 dans deux pièces de Georges Courteline. Les journaux locaux annonce le spectacle avec éloge : « La chambrée sera brillante ! C’est l’opinion du bureau de location. Il fallait s’y attendre, car le programme de Colette Willy est artistique, délicieusement fantaisiste, et vraiment parisien. Et puis, le nom de Colette Willy a toujours le don rare de piquer la curiosité. On sait que l’exquise comédienne est un des plus brillants écrivains de notre époque. » (Le Petit Comtois, 11 avril 1910)
La vagabonde

Colette puise dans ses expériences de la scène et de ses tournées de music-hall une source d’inspiration pour son œuvre écrite. Dans La Vagabonde, roman publié en 1910, et ses articles au journal Le Matin de 1910 à 1913 et réunis dans le recueil L’Envers du music-hall, Colette s’attache à décrire avec humanité et affection les coulisses du monde du spectacle, « le métier de ceux qui n’en ont appris aucun ».
Une nouvelle décennie s’annonce, une page se tourne dans la vie de Colette. Sa carrière de mime s’achève alors qu’elle s’engage dans le journalisme et aiguise sa plume par l’écriture de chroniques et de reportages. Sa relation avec Missy se termine lorsqu’elle rencontre le journaliste Henry de Jouvenel, qui devient son deuxième époux en 1912 et le père de sa fille, Colette de Jouvenel, née en 1913.

Exposition "Colette 1900-1910" à la Bibliothèque d’étude et de conservation,
du 11 juillet au 17 septembre 2023.
Du mardi au samedi de 14h à 18h.
Entrée libre.
Une exposition réalisée par le service des Maisons des écrivains de la Direction du Patrimoine historique de la Ville de Besançon, en partenariat avec les Bibliothèques et Archives municipales de Besançon. Cette exposition a bénéficié des prêts de Frédéric Maget, de La Maison de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye, de Foulques de Jouvenel et des Archives départementales du Doubs, ainsi que des apports iconographiques du Centre d’études Colette, de Michel Remy-Bieth et de Martin Beauchamps.
Téléchargez le focus "Colette à Besançon", réalisé par la Direction du Patrimoine historique :
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