« A la loupe » (2020)
Il y a 60 ans : décembre 1960 à travers les photographies de Bernard Faille pour l'Est républicain (1ère partie)
ILLUSTRER PAR LA PHOTOGRAPHIE les articles de L'Est républicain (ER), c'est pour Bernard Faille dépeindre le quotidien commun de la population de Besançon et du Doubs. « Plus fort tirage des journaux de l'est », ce journal se doit de rapporter une actualité de proximité qui touche ses lecteurs.
PROGRÈS ET MODERNITÉ sont les deux notions primordiales qui permettent d'interpréter et de remettre dans leur contexte ces photographies, réalisées en plein période des fameuses « Trente glorieuses » d'après-guerre.
DES SIGNES DE CES TEMPS d'accélération du progrès se manifestent au quotidien, et dans bien des domaines. Les idées de progrès et de modernité se distinguent en filigrane de nombreux reportages, même ceux relevant à priori de l'anecdotique et du quotidien anodin.
Car par essence l'événementiel journalier l'emporte, à travers nombre de « marronniers » journalistiques, et autres thèmes récurrents d'un mois et d'une année à l'autre. Néanmoins des reportages plus ambitieux développent des sujets aux enjeux de long terme.
Il en va ainsi, entre autres, pour les transformations du cadre urbain à Besançon, de l'évolution du monde du travail (organisation, application de technologies récentes), de la santé, des télécommunications, du commerce, des perspectives d'avenir d'une petite commune.
AUJOURD'HUI, EN 2020, beaucoup débattent du progrès tel qu'il fut porté par l'évolution économique, sociale et technologique depuis l'après 1945, pour en souligner les dérives. Il n'est pas inutile de se rendre compte de ces petites (ou grandes) choses sur lesquelles se fondait la modernité (insouciante ?) de ce temps-là.
Et, à 60 ans de distance, gardons à l'esprit que :
« Le coup d'oeil sur l'Histoire, le recul vers une période passée ou, comme aurait dit Racine, vers un pays éloigné, vous donne des perspectives sur votre époque et vous permet d'y penser davantage, d'y voir davantage les problèmes qui sont les mêmes ou les problèmes qui diffèrent ou les solutions à y apporter » (Marguerite Yourcenar).
N. B. : les titres d'articles sont repris en gras et en italiques ; les extraits sont en italiques.
1) SIGNE DES TEMPS QUI CHANGENT : le cadre urbain bisontin.
Besançon est, depuis 1945, en pleine mutation : la ville croît et se transforme sous les yeux de ses habitants.
Alors, dans la préfecture de Région, au centre-ville, attention « Quand la goudronneuse... » (ER du 8/12).
En effet, le progrès matériel a un prix : Grande rue, rue Moncey et rue de la Préfecture les travaux (pose de câbles électriques et téléphoniques, conduites d'eau et de gaz) ont été mal vécus ; ils se terminent enfin. L'emphase journalistique souligne l'importance de l'événement :
« Halte à la boue, finies les flaques noires, la goudronneuse est là. Et quelle goudronneuse. Monstre arraché aux forges de Vulcain, elle fume autant que ces locomotives d'autrefois qui s'en allaient de cour de ferme en cour de ferme, au moment des battages. Il s'élève de sa haute cheminée un panache formidable et nauséabond. Le ciel en est obscurci. Les jolies dames qui passent font la grimace et se pincent le nez. Oubliant déjà les inconvénients de la veille, sans témoigner au contraire de la reconnaissance à tous les goudronneurs de la création qui épargnent les pires affronts à leurs précieux escarpins ».



Toujours dans la Boucle, à la requête des commerçants, « Finies les joies du Capitole » (ER du 23/12). La rue du Capitole, qui prolonge la rue des Granges, se confondra dorénavant avec celle-ci. Les commerces seraient ainsi plus en vue. Qui plus est « Bien que Castan ait cru découvrir un temple romain dans le quartier, il est possible d'affirmer que la rue du Capitole a usurpé son nom ».
En dehors du Centre-ville, « dans un vieux coin ignoré de Besançon », « On démolit l'ancienne église de Saint-Claude (rue Wyrsch) pour construire 30 appartements » (ER du 28/12). Signe que « St-Claude est aussi un quartier en pleine transformation. » Le nouveau bâtiment « qui remplacera le Couvent des Ermites en est une preuve entre bien d'autres ». Par ailleurs on sait que « le fameux boulevard nord n'est plus un mythe » et qu'il passera non loin de là, mais que « ceci est une autre histoire ».
Retour au Centre-ville : « Le projet de la rue Proudhon prolongée risque de dormir longtemps dans les cartons de l'urbanisme » (ER du 14/12). Car « La Cour d'appel n'a pu départager la SMCI et la Générale-or ». Cette dernière (dont l'usine émerge de la photo par la grâce de sa grande cheminée) s'oppose à la construction du bâtiment de la S.M.C.I., qu'elle juge trop proche. La Générale Or est une usine d'horlogerie (boîtes de montre) installée rue Gambetta.
2) SPORT PROFESSIONNEL.



Le sport professionnel à Besançon est principalement représenté par le football avec le Racing Club Franc-Comtois (R.C.F.C.), club qui, en 1960, est en Division 2.
Contre Béziers (match perdu 3-4), « Les défenseurs bisontins peuvent faire leur mea culpa » (ER du 13/12) ; il faut dire que « Des erreurs.., les défenseurs du Racing en ont commis à la chaîne. Des grosses, des petites, des compréhensibles, des impardonnables ». Au point que les joueurs pères de famille « ne méritaient pas d'être au tableau d'honneur » du Père Noël !
Deux recrues du RCFC sont à l'honneur : Daniel Duc (« un footballeur de choc qui ne mérite pas sa réputation de méchant », ER du 21/12) ; et Lucien Gardon qui, « Installé à Besançon... n'a qu'un regret : être séparé de son frère jumeau », ER du 22/12.
On lit avec intérêt le portrait de Daniel Duc (1933-2016), milieu de terrain à la réputation de « matraqueur » et de « castagneur » due surtout « aux propos sévères de Raymond Kopa, blessé dans un choc avec lui il y a un mois ». Or, si l'on s'attend « à découvrir un gaillard genre armoire à glace avec un visage dur », il « ferait plutôt penser à un chanteur de charme, coqueluche des collégiennes ». Sur la pelouse, il n'est « ni demi, ni inter » ; de ce milieu de terrain « on exige un travail délicat, écrasant et obscur, mais indispensable », comparable en cela à ce qu'effectueront plus tard un Didier Deschamps ou un N'Golo Kanté.
3) SIGNE DES TEMPS QUI CHANGENT : Deluz, petite cité papetière qui s'interroge sur l'avenir.






Deluz et ses 700 habitants ont l'honneur d'un reportage (deux pleines pages et quatre photographies, ER des 15 et 16 décembre) exposant la problématique du développement d'une petite bourgade entre contraintes héritées du passé et avenir incertain.
Car « Avec la suppression de son bac, c'est un peu du passé de Deluz qui disparaît » (ER du 15/12). L'absence de pont avait rendu nécessaire l'usage d'un bac, lequel devient inutile et coûteux à entretenir alors qu'il ne sert plus guère.
D'autre part, « Deluz accueillerait volontiers une nouvelle usine qui ferait travailler sur place les jeunes du pays » (ER du 16/12). En effet « La papeterie ne peut donner du travail à tout le monde », alors que dans le même temps « le problème le plus important concerne les jeunes qui arrivent à l'âge de quitter l'école au profit du bureau, de l'atelier ou de l'usine ».
4) MÉDAILLÉS ET RETRAITÉS.






Pour les civils, citons « Les médaillés du travail (88) au G.I.M.M. » (ER du 12/12). Le G.I.M.M. est l'ancêtre de l'U.I.M.M. (Union des Industries et Métiers de la Métallurgie). Quant à M. André Demange, il reçoit le Mérite artisanal des mains du préfet « A l'issue de l'assemblée générale de la Chambre des métiers » (ER du 22/12). Les employés de chez LIP, médaillés du travail, « ont été décorés par leur collègue de promotion et directeur technique » (ER du 29/12).
Parmi les retraités du mois : « M. Savary et M. Grisey » qui, « Après tant d'années passées aux compteurs& ont bien gagné leur retraite » (ER du 24/12). La Compagnie des compteurs (CRC) est une ancienne société de fabrication de compteurs d'eau et d'électricité, née en 1872. Elle s'était installée à Besançon en 1923. Autre retraitée : Mme Menettrier, qui « ne fera plus la classe aux enfants de Déservillers » (ER du 23/12).
Pour les militaires, anciens ou en activité, c'est « Entourés de leurs camarades de la 144ème section des médaillés militaires » que « MM. Frachebois et Persod ont reçu la Légion d'honneur » (ER du 19/12). D'autres, trop jeunes, n'ont pas encore mérité de médailles : c'est « En musique dans la cour du lycée Victor Hugo [qu'] on a baptisé les bizuths de la corniche Denfert-Rochereau » (ER du 5/12).
5) SIGNE DES TEMPS QUI CHANGENT : du génie industriel et rural en matière de pain d’épices et de fromage.



5-1) MODERNITÉ INDUSTRIELLE CHEZ BROCHET FRÈRES.
Un long reportage (en deux temps) salue l'entreprise de Lucien et Gustave Brochet (« Brochet Frères »), devenue un symbole de réussite industrielle, et un exemple d'établissement artisanal (avant 1929) devenu producteur de 10.000 tonnes par an, employant 380 ouvriers.
Cette entreprise moderne est en 1960 l'un des fleurons économiques de Besançon, qui répond à la demande nationale en bonbons et pain d'épices : « L'usine Brochet, qui en fabrique 6500 tonnes par an, assure ainsi plus du quart de la production française » de pain d'épices (ER du 30/12).
Une conséquence de cette expansion est que « Les établissements Brochet ont été à l'origine de la création d'UNIMEL qui groupe les quatre grands du pain d'épice français » (ER du 31/12).
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5-2) GÉNIE RURAL A ÉCHEVANNES.



Le 1er décembre : « Première “coulée”, hier à Échevannes, dans le chalet-fruitière le plus révolutionnaire de Franche-Comté » (ER du 2/12).
Ses principes de conception relèvent « d’une nouvelle école qui, en faisant abstraction de tout classicisme, met en relief non seulement l’évolution des idées, mais aussi le dynamisme et la valeur du bureau d’études fonctionnant au Génie rural. » Dans l’après-guerre il s’agit de la seule réalisation « qui diffère en tous points du “déjà-vu” par ses lignes architecturales, la disposition et l’installation de ses salles, et la nouveauté de son matériel ».
Pour autant, ni inconscience ni luxe exagéré. « Les cultivateurs de cette région sont comme tous les autres. Une de leur qualité première est le bon sens ».
Dans ce chalet ultra-moderne revenant à 25 millions d’anciens francs l’utilisation de presses à air comprimé est une avancée. Par ailleurs :
« son architecture elle-même est faite pour surprendre ». En effet « toutes les installations et l’appartement se situent dans un rez-de-chaussée : la salle de réception et de vente, la salle de fabrication, la chambre froide, et les caves qui ne sont pas souterraines, mais sont séparées par des cloisons isolantes qui maintiendront la température nécessaire aux trois stades d’affinage. La dernière cave donne directement sur le quai d’embarquement. La disposition est donc parfaitement rationnelle ».
Ludovic CARREZ
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